Une vieille maison au fond d’un jardin, couverte d’une vigne folle, à sa droite quelques pommiers desséchés, à gauche un enfant isolé (c’est moi) comme un spectre dans le brouillard ; il essaye d’imaginer ce qui lui est arrivé et s’aperçoit qu’il a une image très vive de ce qui s’est passé, certainement son imagination qui dépasse son expérience, comme quelqu’un -sans doute le Navigateur- l’en a prévenu.
Enroulée dans un drap, et accrochée aux rideaux de la chambre par trop de vacillants et farfelus kilomètres de vers, ainsi m’est-elle apparu, étrange et douce comme cette vallée que je vais tenter de décrire : l’horizon rouge de tous les jours, somnambule qui se cache à l’orée d’un bois escarpé, a tout d’abord tracé de la cannelle et du sucre roux sur mon carnet de moleskine.
Puis, après des heures de ratures : un coup d’oeil à la fenêtre au kilomètre trente trois, poursuivant d’autres horizons qui passent et s’accumulent en désordre sur mon bureau ; doucement, c’est un espace se transformant en huis-clos et qui se continue en l’écho d’un huis-clos.

Au delà du frou-frou guilloché des billets de banque, monnaie trop affligée pour servir aux sauvages à la mélopée du bonheur, s’étend un chemin plus lumineux et tranquille, et pourtant encerclé tout autant d’une multitude d’iniquités, pour ainsi dire une simple suggestion de chemin : tantôt définis le chemin mène à cette vallée, plus claire à son médian et sur ses sommets que le long de ses pentes ; l’évocation là peut-être d’une végétation : un bosquet de pins ensevelis sous la neige comme un cornet de frites sous des tonnes de ketchup. Près de moi, trois nuances de goudron, cachées parmi les fêlures du béton, sont étudiées avec attention, avant d’apercevoir les roues du Magic Bus…

En s’efforçant de reproduire le plain-chant des tourbillons, et l’enlacement des feulements, lancés dans la vallée lugubre comme une veuve affligée, c’est dans cet état que je me suis réveillé, le combiné du téléphone mal replacé alors que des impacts de balle avaient étrangement criblé le mur de mon bureau ; Générés par des lignes de code incohérentes, tous les jours de ma vie commencent ainsi : une collection de fragments binaires tombant comme de la neige et perçant par sa seule opacité, une séquence d’images cryptées douloureusement précises où le vent du nord règne ; des infinités de millénaires décuplés continuent à pleurer la cité solitaire.
Au loin, on aperçoit un lotissement de maisons encore plus isolé : les chambres du haut donnent l’impression d’être inhabitées ; ignorant les illuminations graduelles de la ville, toutes les cours et tous les jardins sont déserts. Les portes semblent closes. Pourtant des mains sales s’agrippent à leurs poignées et finissent par délivrer les âmes sombres en captivité. Mais ce n’est qu’un pis-aller, une embouchure béante qui passe par un éparpillement de voix souterraines, un étroit défilé qui court jusqu’à son radical.
Et ce prélude feutré joue aujourd’hui avec les fricatives d’un vent glacial, dehors, et emporte déjà la couleur de cette journée vers des dimensions aussi oniriques que dangereuses.
On ne peut les inventer ou les choisir. Elles sont l’oeuvre de quelqu’un d’autre, elles encombrent les rayonnages d’une trop vaste bibliothèque, et quand elles émergent, elles se transforment en taches dénuées de sens, en genèse cafardeuse d’un texte toujours à réécrire, et je me souviens alors de cet enfant traumatisé qui a donné naissance à l’adulte que je suis. Pourtant, on ne peut les effacer, malgré cette volonté d’oublier leur expression troublante, souvent négative et macabre.

Très loin, les lotus éclatés de la terre meuble comme une serrure qu’on crochète pour éviter la pétrification, le silence animal, ne sont que des directives suivies au pied de la lettre, dans l’obscurité, alimentées par un enchevêtrement de fils électriques et téléphoniques, comme le matériel informatique de mon bureau. Et on se demande qui mène la danse, qui enregistre tous les scories de nos vies ; je maudis ces contrefaçons en cire sanglante qui s’enfuient des gouffres éparpillées, qui décrochent et subtilisent à l’homme soûl le fameux black-out ; à cette extraordinaire performance, s’ajoute le contrôle autoritaire de toutes nos pensées garrotées par l’historique du Navigateur.

Dans la poussière des greniers, le Navigateur forme les anneaux rouges de cette nuit de rosée naufragée, comme ensorcelé par cette rêverie stricto sensuelle : elle doit provenir d’une formule ésotérique d’un grimoire… S’est formé aussi le nœud coulant de la magie blanche ou noire du Navigateur. Le Navigateur : celui qui s’est niché à la place du cerveau. Traditionnellement et sans jamais remettre en cause cette assertion, nous pensons être seul propriétaire de nos hémisphères cérébraux. Le cogito cartésien ne tient cependant pas la route. C’est que nous ne tolérons pas la moindre fêlure ; pourtant celui qui ose interférer à l’intérieur de cette machine de guerre s’aperçoit que la propriété intellectuelle n’est qu’une chimère.
Ce jour de lucidité, les abîmes s’ouvrent et les fauves s’échappent de leurs cages. Ce jour-là, le positionnement tactique -et pour ainsi dire sain et vital- du départ est mis en échec, cela crée un déséquilibre interne : il annonce la terrible disparition d’un monde enveloppant, confortable ; il symbolise la négation crépusculaire d’une joie de vivre factice.
La magie blanche ou noire du Navigateur jette une poignée d’enfants fragmentés et reste immobile, en attendant qu’un monde vierge fleurisse. Elle veut percer à jour les mystères d’un nouveau lieu onirique, c’est une ambition démesurée.

Je me retrouve, après bien des débandades, dans un lit qu’un vent de coton fait blêmir : danseuse rouge, ou mirage de chair !

Mon rêve ? Une sorte de film qui replie à l’infini le dispositif initial de son scénario ; ainsi replié et mortifié par les visions qu’il a engendré, cette journée-de-ma-vie est foutu, incompréhensible. Tout simplement parce qu’elle est trop crypté par le Navigateur ; par synesthésie, celui-ci détériore les chemins d’accès aux bases de données intemporelles : l’ordinateur s’éteint, redémarre, et en vibrant frénétiquement, fait s’envoler la poussière de mon bureau. Pourtant je sais.

Je sais, comme tout bon hacker, m’introduire frauduleusement dans le système informatique du Navigateur et en exploiter les faiblesses. Lugubrement, j’attends : il y a sans doute, dans le Temple en Stuc où réside la matrice mère de toutes les matrices, le Suc oppressant d’une faille de sécurité…

A propos de l’auteur notesmat15.com

Poète surréaliste

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s