Avant-propos.

Quelque chose se contracte au fond de son terrier.

Nous avons tellement étudié la genèse des textes de Razko Kaphrium ces derniers temps ! Nous avons passé tant de nuits blanches à raturer d’annotations ces manuscrits !

Aujourd’hui, le projet Kaphrium peut enfin voir le jour.

Nous sommes vivant, je crois qu’à partir de là, cela nous dispense de juger.

La dissidence est pour d’autres, pas pour nous, elle est réservée à une petite caste qui vit dans l’irréalité.

La lumière du jour, lorsque nous sortons enfin du souterrain, nous apparaît jaune citron.

Les carnets de Razko Kaphrium racontent que le monde du dessus est bientôt prêt à nous appartenir, tant il sent la désolation et la mort.

Première partie. La Matrice de L’Elephant Man

C’était le premier à naître hors de la fosse noire – les apprentis de la Fabrique, en assemblant le contenu des divers presse-papiers sur l’écran de leurs ordinateurs, l’avaient engendré sous les néons aux mémoires photovoltaïques. Quelle prouesse technologique !

Jeté au fond de la fosse noire et affleurant presque de l’obscurité par sa hauteur, l’Elephant Man des égouts amorçait selon ces artisans de la fiction un nouveau genre littéraire, inspiré des années X où il avait vécu sa longue gestation avant de voir le jour.

Razko Kaphrium était à l’origine de l’opération : confortablement assis dans un bon fauteuil anglais tandis que les hommes-taupes de la Fabrique essayaient, d’après les indications de ses carnets de moleskine, d’inventer ce qui était jugé irréalisable, Kaphrium attendait patiemment. Son imagination, un peu comme à l’intérieur d’un œuf, avait généré l’exponentielle croissance de cet étrange Elephant Man.

Au-dessus, les immeubles en béton qui avaient abrité les balbutiements du Projet Kaphrium, menaçaient de s’effondrer ; mais l’œuf enflait, les Apprentis chercheurs allaient trouver enfin ce qu’ils cherchaient depuis des lustres.

Deuxième partie.

Razko Kaphrium avait-il vécu une vie antérieure ? Avait-il dynamité l’immeuble où il habitait ou était-ce quelqu’un d’autre ? Razko Kaphrium était-il seul à agir ou était-il influencé ? Et surtout, était-il mort, vivant ou en intermédiation ?

J’avalais mon café et je me souvenais de cet homme sanglé et allongé sur un lit d’hôpital. C’était peut-être Razko Kaphrium. Personne ne connaissait son identité. Et quand j’étais venu le voir et l’interroger pendant son hospitalisation les éléments qu’ils m’avaient fournis correspondaient exactement aux divers échanges que j’avais eus avec le Razko Kaphrium des années X.

Pourtant, et tout le monde le savait, les années X n’avaient jamais réellement existées, elles étaient imaginaires pour les archives, insensés pour les gouvernements en place, invraisemblables d’après les médias, et les gens n’en parlaient jamais. C’était bien plus qu’un simple tabou. Les années X s’étaient formés dans l’inconscient d’une génération (ou d’une ethnie ?) qui avait vécu dans les canalisations des égouts. Et personne à présent ne voulait l’évoquer, cette sombre période qui sentait la merde.

Razko Kaphrium avait (ou avait eu) cette folle ambition de faire remonter cette merde aux narines de mes contemporains. Il avait gangrené tous les domaines, toutes les sociétés, toutes les civilisations et pourtant la période actuelle ne lui laissait aucune chance pour réaliser son odieux projet.

Troisième partie

Je l’avais un jour croisé dans le couloir d’un hôtel, cet Elephant Man ; il rampait comme un reptile au fond d’un plateau de moules-frites pas vraiment fraîches, mais plus rien n’avait d’importance.

Il avait prospéré sur un monde en ruines. A force de regarder l’écoulement blanchâtre des égouts, il comparait l’écume des vagues aux lessives avariées des ménagères quand elles atterrissaient ici. En cela et uniquement d’après cette étrange perception, on pouvait le qualifier de poète impressionniste. Mais la poésie, pour lui, s’arrêtait là : il n’avait aucune honte et aucun mal à être grossier, à se montrer rustre et dégoûtant en toute occasion.

De retour dans ma chambre d’hôtel, le silence s’était installé insidieusement alors que j’étais penché encore sur les manuscrits de Kaphrium. Il avait bien essayé de trouver pour ce révolutionnaire, pour cet homme-taupe une motivation personnelle de se battre contre le système qui l’avait exilé au fond des égouts. Mais il n’avait pas les pieds sur terre, c’était là le principal écueil à sa progression. Et ceci n’était pas une nouvelle fois une caractéristique littérale de ce qu’il prétendait être, ce pseudo poète. Littéralement, il n’avait pas les pieds physiques sur la surface de la terre ferme. D’hommes-taupes, il avait muté en hommes-rats au fil de ces années X et cette menace sans cesse réactivée et réelle qu’il surgisse à tout moment hors d’une plaque d’égout, avait fait trembler la communauté humaine, cette caste privilégiée et inchangée depuis l’aube de l’humanité.

Quatrième partie.

Il n’y avait aucune solution contre les pensées morbides.

J’étais resté de longues heures les yeux braqués sur un écran où défilaient à la fois des photos en noir et blanc sur le côté gauche et, sur le côté droit, tous ces mots copiés instantanément dès qu’ils correspondaient aux champs lexicaux établis à l’avance pour produire un gonzo littéraire. Quelque chose commençait cependant à émerger du souterrain.

Il fut exactement dix-sept heures lorsqu’un stagiaire m’apporta un café ; un peu plus bas encore on entendait les bourdonnements de la Cora-Hummer 7 qui continuait à fonctionner. L’activité de cette machine qui reliait les différents cut-up pour une meilleure cohésion textuelle, n’avait jamais été stoppée, même aux années les plus sombres où la méthode du cut-up de William Burroughs semblait dénuée de tous horizons.

Mais la conscience dévastée avait repris ses droits.

A propos de l’auteur notesmat15.com

Poète surréaliste

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