Les cendres océaniques d’Angela

Les anges mécaniques la traînaient inlassablement dans le fiacre métallique du désespoir.

Angela s’était fait monter un plateau-repas pour étudier tranquillement dans sa chambre d’hôtel le carnet du lot numéro cinq, qu’elle avait à présent traduit d’un dialecte de Papouasie, donnant comme traduction bancale, le récit du roman Orange Mécanique, réécrit par les soins attentifs d’Alphonse Choplif.
Sur une autre planète viable, autre que la terre, notre berceau stellaire, à des années lumière de cet astre, elle se trouvait à présent dans une grande ville en ruine, où il n’y avait qu’elle comme créature vivante. Et, dans sa grande malle, ouverte, posée sur la moquette de la suite, on pouvait voir le contenu du lot numéro cinq : à savoir, le carnet de Choplif, l’inventeur génial, enfermé jadis dans son bureau, pour inventer une méthode novatrice d’écriture et l’invention d’une Zone, un espace imaginaire où les zonards en plein désert, se livraient, aux pieds des plates-formes de lancement d’Apollo seize, à des rallyes surnaturels.Cachés dans leurs fourrures d’hermine, il y avait les instruments chirurgicaux du personnage du nouveau roman Orange Mécanique, pour disséquer et éviscérer les organes des anges mécaniques, et qui avaient servi aux opérations d’Alex DeLarge.

Les zonards, en rentrant de leurs rallyes tendancieux, s’avachissaient dans leur canapé, obsédés par une grave dépression et cette tenace envie d’écrire leur noirceur ; ils buvaient beaucoup de bières, ces écrivains maudits, mais s’interdisaient de toucher à cette bouteille de vin rouge millésimé de leur Créateur, Alphonse Choplif. 
Ce qui les bloquait et les cantonnait à s’enfiler seulement des canettes d’houblon, ce n’était pas à cause des incessantes vadrouilles des anges mécaniques, sorte de police anti-alcool, confisquant à l’intérieur de leur appartement tous les produits éthyliques, ou les examens intergalactiques, sombres comme des pierres tombales, que pratiquaient les anges mécaniques quand ils s’introduisaient sur leur territoire grouillant de vices. Ce n’était pas non plus, dans leur quartier, les rumeurs des manifestations des gilets jaunes, racontant que cette piquette d’Alphonse Choplif, appartenait à Satan lui-même. On disait de cet ancien ange appelé Lucifer qu’il avait ensorcelé le vin de vigueur, simplement en le changeant en une espèce de liquide psychotrope et psychédélique mais Angela se moquant bien des ragots des manifestants et ignorant tout sur le sujet, après avoir jeté par la fenêtre son mégot, attaqua en débouchant le vin aux propriétés inconnus, pendant son dîner, bien planquée dans sa tour d’ivoire ; et aussitôt après les premières gorgées, sous ses cheveux blonds platines, elle oublia les girandoles des flics aux ailes d’anges mécaniques qui s’allumaient de toutes les couleurs à chaque échauffourée, et se retrouva alors dans un monde onirique dont on ignorait l’existence.

Avant de décrire cet univers satanique où elle allait être plongée, commençons par une évidence afin de couper court à tous les malentendus : Angela était obnubilée par un film pornographique, où l’on voyait de jeunes filles aux ailes d’anges mécaniques lécher les couilles de connards comme vous et moi, visionné à l’âge de ses dix-huit ans… 
En effet, cette vidéo, dans sa très grande majorité classée X, avait pour héro et acteur porno, central, ce personnage du roman Orange Mécanique, Alex DeLarge sur le point d’éjaculer à chaque fois que l’ange disparaissait sous des tonnes de foutre anticoagulant : à chaque scène de gangbang qui demeurait assez bourbeux et occulte, son pénis se lubrifiait et l’envie de dégourdir sa bite, silencieusement, devenait plus pressante.

Mais bref, ne nous attardons pas sur ces détails sordides. En fermant les yeux, avant de sombrer dans un sommeil aviné et sans fond, dessiné au fusain sur le carton du lot numéro cinq qu’elle avait acquis lors d’une vente aux enchères, elle loucha et lorgna sur un autoportrait d’Alphonse Choplif qui avait comme arrière-fond un décor tristounet : adossée aux murs comme le révolutionnaire homme de lettre représenté, un autre tableau avec des photos en noir et blanc pour briser la magie des lieux ; des photos de son ex, Alex DeLarge que Angela, devenue trop vieille pour lui, détestait à présent. Il faut dire qu’après leur rupture amoureuse, ce philistin ne voulait plus entendre parler de cette rombière aux comptes en banque bien remplis désormais et aux années frôlant la ménopause. Vingt ans d’écart, imaginez.

Cette nuit, comme aimantée par le vide sidéral qui s’offrait à la vieille dame, elle transplana dans sa rêverie, sans fin et sans but, par-delà l’obscurité de cette nuit où toute liberté se retrouvait piégée dans une toile d’araignée, au fond des abysses d’un océan platement houleux et extraordinaire, classiquement salé et désespérément peuplé de créatures se gonflant d’eau sous les flots pour prendre la forme d’une boule argentée, recherchée par les pêcheurs des quatre coins de ce monde maritime, pour les troquer contre une monnaie sonnante et trébuchante, de l’argent pour voir les putes appréciées de ces loups de mer.

Pendant des heures qui semblaient d’éternelles contrefaçons oniriques, elle avait nagé sous la coque d’un grand vaisseau de commerce, à moins qu’il s’agisse d’un bateau de pirates sanguinaires, et avait écouté, dotée de branchies et de poumons fonctionnels pour une respiration aérienne, à la proue du navire, parmi un banc de poissons volants par dessus tribord et bâbord, la discussion des corsaires sanguinaires crachant comme Satan des insultes salaces et scabreuses tout en observant la vieille se hisser et remonter à la surface, rampant à présent sur le pont ouest où était affichée sur le mât de misaine les plongées miraculeuses de ces marins aux mains prenant l’aspect de fines lamelles.

Au bout d’un moment, délaissant les espèces poïkilothermes qui étaient monté avec elle, à l’aide du gouvernail empoigné par leurs tentacules visqueuses, elle s’était immiscé, cette vieille peau, dans le cercle de ces hommes de la mer, et avait entendu parmi eux, une voix brisée, la voix brisé d’Alex DeLarge, le capitaine lui murmurant qu’il était complètement perdu sans elle.
Encore une énième tentative de son esprit factice qui lui jouait des tours pour comprendre l’obscurité naissante de ce vide sidéral.

Les créatures longilignes et à sang froid étaient retourné dans la pénombre des abîmes océaniques et déjà, abandonnant à l’heure d’une transaction étrange où l’on examinait et échangeait les trésors de guerre contre des pièces napoléoniennes, l’amiral Alex DeLarge l’invitait dans sa chambre pour implorer repentir et pénitence et ainsi la reconquérir.

Dans sa déchéance de type paumé, il avait commencé à lire à haute voix les carnets d’Alphonse Choplif, qui cachaient, il en était convaincu, des secrets épouvantables.
Des bouquets d’idées vagabondes et furieuses l’accompagnaient tout au long de sa lecture.

Sur le premier carnet, il y avait, difficilement déchiffrables, des écritures illisibles ou des hiéroglyphes. Un travail obstiné pour disperser toute compréhension. 

Entre ses mains moites, il tenait quelque chose d’absolument moderne, la littérature était morte : tout le monde le savait mais elle lui permettrait de séduire à nouveau la vieille fille aux capacités pulmonaires impressionnantes et inquiétantes.

L’écrivain savant avait également reproduit sur le papier griffonné à la hâte une serrure assortissant une lourde poignée… avec, des poinçons mélancoliquement superposés évoquant ses instruments de chirurgie ; était dessinée, enfin, avec le même souci de précision inquiétante la porte qui devait abriter l’antre d’un monstre difforme comme ces anges mécaniques.
En le suivant dans sa chambre parce qu’il avait maintenant une voix doucereuse, Angela était hanté encore du bruit de la monnaie atterrissant abondamment dans les anciens portefeuilles en crocodile avec fermoirs en laiton de ce propriétaire ayant écumé tous les ports aux odeurs de poubelle de la Papouasie.
Elle voulait sa vengeance et était déterminée à le voler en utilisant ses charmes de milf ménopausée. Alors, lorsqu’il l’avait pris dans ses bras, elle fouilla ses poches discrètement et, dans le velours de ces fringues, elle sentit la viscosité d’un placenta qui lui lança des sueurs froides au toucher.
Elle ne le savait pas encore, mais c’était Satan qui lui jetait un sort, et lorsqu’elle fut libérée de cette étreinte, elle contempla le fœtus, avec une clé bizarroïde autour du cou, qui gisait dans sa main droite.
En fouillant les viscères d’une femme violée et évidée pendant sa grossesse par son ancien fiancé, Angela était tombée dans le piège : pendant que la troupe des mercenaires était entrée dans la chambre, en cercle silencieux autour d’elle, elle arracha du pendentif, mue par quelques curiosités latentes et malsaine et ce fut soudain la clé magique, taché de sang qui entraîna une hémorragie interne dans son cerveau par quelques effets de prestidigitations occultes.

Son cortex, noyé sous des tonnes de sang de la couleur de la baie noire, fumait en recrachant par le nez une fumée rouge qui n’était autre que de l’hémoglobine vaporisée. Et, parmi ces vapeurs méphitiques, se dessina dans un nuage rougeâtre le pictogramme interdit d’Alphonse Choplif décrivant son supplice de femme torturée comme naguère ses anges mécaniques.

A propos de l’auteur notesmat15.com

Poète surréaliste

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :