Les Etres en Question

Pourtant à cent lieues de s’imaginer repartir en digressions aléatoires, elle attrapa sa lampe de bureau en verre coloré pour les jeter sur le papier ; Angela marmonnant quelques paroles inaudibles n’entendait pas cette note de musique qui ne pouvait s’éteindre sans le recours au piano.

Elle avait des bras fins, d’hypothétiques idées sur le monde des mosquées, sur les gars parcourant l’Orient de leur pas lent, militaire et moscovite, des veines violettes ; et on discernait en elle une latente envie de se nicher sur les rayonnages de la bibliothèque de Lucky Pierre… Ainsi perchée, proposant comme traduction bancale tous ses bouquins privés de leur récit et de leurs attributs magiques, on la voyait enfiler, cette nymphette, les textes oscillants de Lucky Pierre, à tel point que les êtres en question dans cette nouvelle configuration ne s’exprimaient sur le papier que par des dialogues décousus.

En effet, les monologues de ces auteurs du cut-up agressif, participant aux jeux de mots des ateliers d’écriture d’Alphonse Choplif, le défunt propriétaire du lot numéro cinq, avaient été vendu avec le tout aux enchères. Le souvenir de ces enchères pulsait encore dans le crâne de cette jeune fille, se remémorant qu’il n’y avait presque aucune parenté avec les livres de Lucky Pierre et le contenu de cette grande malle, à présent posée sur la moquette de la suite ; cependant on sentait d’avance qu’il y avait des choses harmoniques avec les carnets du lot numéro cinq et les ouvrages poussiéreux de Lucky Pierre : à savoir, le premier des carnets de Choplif, l’inventeur génial, enfermé jadis dans son bureau pour inventer une méthode d’écriture et pour proclamer à tout l’univers, si il voulait bien l’appréhender, l’invention d’une Zone, un espace imaginaire où les zonards métamorphosés en ces êtres spirituellement avancés, se livraient, aux pieds des plates-formes de lancement d’Apollo seize, à des rallyes surnaturels, ce premier carnet de Choplif, dis-je partageait avec les romans de Lucky Pierre, le plan d’ensemble de tout le manoir carillonnant régulièrement quand Angela ouvrait la fenêtre de sa chambre d’hôtel à Venise.

La peau de son visage était alors tendue comme celle d’un tambour, ses paumettes tranchaient sans résistance, sans maladie particulière, entre la couleur méditérannéenne de ses volutes, parfumées à l’ethernet, de ses étranges cigaretttes et la noirceur des scies circulaires servant aux opérations de Choplif, le fondateur absurde de leur mouvement et même de leur parti politique.

Et de ses yeux gouttaient le sang répandu par ces scies circulaires, ainsi que les instruments chirurgicaux cachés dans la poche de sa fourrures d’hermine ; dans cette flaque de sang, il y avait là la métrique de ce piano de la suite vérifiant par son mécanisme prismatique et sophistiqué les appels manqués de cette puérile star du porno, Lucky Pierre… Et, dans la cheminée, les cendres de ces zonards qui n’avaient pas respecté les doses de potions permettant de se transformer en êtres prestidigitateurs, pouvaient rentrer entièrement dans une blague à tabac.

En effet, en lançant le début de leurs rallyes tendancieux, sur leurs réseaux sociaux, avachis dans leur canapé, obsédés par une grave dépression et cette tenace envie d’écrire leur noirceur, ils étaient tombés sur un os : ces écrivains maudits, qui s’interdisaient de toucher à cette sacro-sainte Marie-Jeanne, récoltée sous les lattes des saloons américains de leur Créateur, Alphonse Choplif, avaient fini par être brûler sur les bûchers de la Saint Con allumée par des parchemins aux feux mâchant les flammes maniaques… un événement en avril qui fit marcher les douze moteurs aux combustions sanguines des gondoles de Venise ; ces gondoles ? Synchonisées avec la chaleur des tropiques s’approchant de la fournaise et du festin nu de Burroughs, elles ne se doutaient pas que bientôt elles seraient coulées.

Et, dans le gros bouillon des lagunes vénitiennes, sous les flottaisons de tous ces vautours, des émeutes démoniaques allaient en profiter pour semer la discorde parmi les défunts zonards ; une discorde qui langoureusement, avait attrapé le virus musical de cet étrange piano que Angela, sans l’air de feindre, jouait… Et ainsi l’absinthe se mettait à couler avec une touche d’exotisme que Lucky Pierre, silencieusement, décrivait dans ses lignes pressantes, découpées au ciseau, en livrant bataille pour repousser les angoisses de la page blanche.

A propos de l’auteur notesmat15.com

Poète surréaliste

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