Quatrième chapitre : Glapissements dans les sapins verts

Elle avait commandé un chocolat chaud et le ciel bleu était saturé de point d’exclamation enfiévré. Sous le porche d’une grande auberge donnant sur les cimes à conquérir et les wagonnets de charbon, l’air des montagnes farfouillait dans nos oreilles un interlude post-romantique.

En bonne salope qu’elle représentait, elle avait épuisé tous ses prétendants, même ses amoureux d’un soir ; morts alors qu’elle en redemandait encore, cette Déesse des galipettes, il n’y avait aucune comparaison possible avec Éros lui-même.Sous contrôle des inspecteurs de police, notre squat au 135 Luxor Highway avait été abandonné, j’imaginais encore les ombres de mes colocataires écrire les dernières Lettres du Voyant qui étaient restés dans l’appartement et qui étaient maintenant des preuves à conviction sous pli scellé. On avait gaspillé inutilement notre temps pour décrire cette impasse poétique, ces élucubrations de types paumés travaillant à se rendre voyant, et pourtant aucun résultat positif n’était apparu mais les délires consignés occupaient les juges et les enquêteurs travaillant sur le meurtre de mon sieur colocataire.
A l’intérieur de mes poches, des liasses de billets ; je comptais louer les services d’un guide de Haute Montagne avec mes économies : on voulait dormir à la belle étoile sur une crête hantée par le Shasta des neiges mouvantes, cette montagne terrible -avec ses apparitions fantomatiques s’ébattant dans le grand jour bleu sans même attendre la nuit.
Après notre halte, requinqué par des boissons fortifiantes, j’entrepris de demander au tenancier de l’auberge si il connaissait quelqu’un pour s’aventurer avec nous dans cette ascension réputée périlleuse.

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Nous étions les anneaux rouges gravitant autour de Nathalie, cette étoile naufragée parmi nous. Un hibou parfois hululant regardait de ses grands yeux terreux nos divagations cosmiques s’étreindre et s’éteindre en silence ; lui-aussi, je le savais, avait fait corps avec l’orgie passée, m’avait approuvé en hochant de la tête quand j’avais étouffé ce sale fouineur, du fond de sa forêt aux éclats bleu pétrole.
A l’intérieur de la tente, c’était une étuve ; pourtant la jeune étudiante portait crânement une parka avec collerette en renard.
A l’époque, je suivais les conseils de Kerouac pour écrire une prose moderne à la gloire de l’héroïne ; Doucement bercé par sa respiration languide, à la lumière photovoltaïque de ma lampe de poche, j’esquissais un bref synopsis où Nathalie s’amusait à faire des volutes de brunes étincelantes tandis que mon guide ronflait à poings fermés. Plongée dans l’obscurité, cette nature sauvage et inhospitalière et ces brouillards endoloris, elle avait vu son aplomb habituel se désagréger au fil de cette randonnée exigeante, inconfortable.
Malgré l’appât du gain, notre guide commençait à baliser, à rechigner, ne voulait pas aller plus loin. Alors qu’ils dormaient tous les deux marchant à pas feutré dans leur rêve, alignant les bornes d’un monde en silicone noir, je projetais de les planter là, de grimper seul jusqu’au sommet du Shasta en les abandonnant à leur peur infantile.
Je gardais précieusement les derniers billets qui me restaient pour offrir à Nathalie, de mon retour des hauteurs, un bouquet apocalyptique. Le concept du Projet Shadoks 427, c’était comme ça qu’elle allait s’appeler la fin du monde, consistait à semer le plus sanglant des chaos dans toutes les cités ; une fin du monde qui verrait ces alligators génétiquement modifiés sortir du fond de leurs égouts. Mais ce qu’il y avait de plus merveilleux, c’était leur consanguinité partagée avec l’espèce humaine. On le pressentait mais on ne l’avait jamais vraiment formulé : il y avait toujours des failles cachées dans les chromosomes reliant toutes les espèces, ce défaut de conception si sophistiqué qu’il rendait fou les chercheurs en génétique. L’ADN trafiqué, en croisant les gènes des spécimens éloignés permettait de jouer au savant complètement givré et d’inventer ainsi de monstrueuses créatures…
Ce défaut avait été longuement étudié dans les dernières pages du carnet de moleskine par l’Auteur Autodidacte : il reprenait à son compte toutes les recherches qu’on croyait fumeuses sur le clonage humain.
Cette nuit, à l’heure des rêves, laissant Nathalie et le guide emmitouflés dans leur sac de couchage, je sortis de la tente et les brindilles du feu de camp à moitié allumé m’apparaissaient toutes comme des cierges afin de parfaire le requiem d’un monde courbé sous le poids de ses certitudes et illusions.

A propos de l’auteur notesmat15.com

Poète surréaliste A écrit Munchkin Maldonne. L’Acropole du djihadiste : Premier et deuxième Chapitre ! Ainsi que Glapissements dans les Sapins Verts, les trois premiers chapitres. A lire et à suivre Sur https://notesmat15.com/ L’Acropole du djihadiste : Troisième Chapitre à venir prochainement !

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