Orange Mécanique. Chapitre deux

A peine nubiles et libres de leurs mouvements, les jeunes filles surveillaient de près leur quota de bites dans la chatte ; à cette époque aussi, on voyait des pantins bourgeois aller en carrosse, en chaise à bras ou, selon leurs moyens, à dos de cheval, de mule… et d’homme. Pourquoi de tels voyages ?

Tout simplement parce que les multinationales de l’automobile avaient fait faillite, leurs milliards de dollars hackés par notre simple et petit ordinateur noir qui contenait aussi secrètement des centaines de dédicaces de Johnny Hallyday, le dieu des bistrots comme le PMU de vos quartiers populaires. Des dédicaces scannées alors, moyennant finance par PayPal, aux mères de famille, surtout des ménagères de cinquante à soixante ans qui n’avaient en réalité aucune idée de nos objectifs punk-alternatifs.

En effet, naviguant sur les plates-formes virtuels des chanteurs décédés comme Johnny, et par effet de mimétisme avec l’univers des prolos, nous chapardions leurs données pour nous offrir, prochainement, une milice de mercenaires prêts à en découdre avec le monde moderne. Car leur monde avait un défaut majeur, leur monde avait un goût de liberté sexuelle qui ne nous convenait pas. En rétablissant la burqa pour toutes les femmes en âge de procréer, nous espérions faire tomber les masques des libertins, rétablir l’immaculée conception même chez les hippies ou les nomades hétérosexuels ou homosexuels.

En ce qui concernait notre mode de vie, nous nous enfermions dans un souterrain, à l’abri des regards, avec des barreaux noirs qui laissaient innocemment passer un éparpillement de lumière jaune citron, à l’entrée d’une ouverture telle qu’une plaque d’égout. Nous étions sous la surface de la ville et l’on entendait la nuit des mots susurrés au-dessus de nos têtes : une rumeur racontant que les pensées négatives se cachaient encore dans l’obscurité de notre tanière.


Nos activités nocturnes consistaient à se hasarder dans les ruelles pour remplacer, à la place des écritures des panneaux publicitaires, le savant tracé d’un pentacle et le dessin torturé des symboles draconiques. Les gens superstitieux, le matin à l’aube, ouvraient de grands yeux écarquillés, surpris de voir l’ordre de Satan survivre encore. Mais nous n’étions pas satanistes, juste des personnages inspirés, je dirais.

Un soir, il y eut alors une explosion aveuglante et silencieuse, et tout prit fin. Lorsque l’on put de nouveau y voir dans la crypte, notre ordinateur, qui n’avait jamais été nettoyé de tous ces algorithmes lugubres, avait pris feu ; il était en cendre à présent mais la mort prématurée de notre machine ne devait pas nous attrister. La vie reprit bientôt dans le souterrain, en même temps que les quémandeurs de la publicité s’étaient réincarnés en casaques rouges en éloignant le spectre des pentacles et des symboles draconiques. Bien sûr, ils avaient gagné la guerre comme à chaque fois, les doctrinaires de la débauche bienheureuse également.


Le Projet Blaireaux

Ils étaient les intrus qu’on veut oublier. Voilà pourquoi La Saint-Con, cette année-là, fut en quelque sorte escamotée. Selon Charles Manson, à qui Taylor reconnaissait un langage de plus en plus ironique, c’était tous les jours, La Saint-Con. Mais cette fois, une fois pour toute, ils allaient sonner le glas de cette fête pitoyable.

Ils avaient roulé toute la nuit dans une Renault Scenic de troisième zone, avec des poules qui n’arrêtaient pas de glousser à chaque blague vaseuse de Manson. On entendait aussi, provenant du coffre, un son étouffé : tantôt un couinement ou un gémissement, tantôt une plainte aiguë, une complainte revigorante pour leurs deux cœurs transis : Charles Manson et Taylor avaient capturé le roi et la reine de la Saint-Con et ils comptaient les ramener chez nous, en piteux état, dans notre bourgade où se déroulait annuellement la célèbre Saint-Con.


Au petit matin, alors que Charles Manson gara la Scenic sur le parking de la place du village, Taylor commença à exulter à l’idée de se voir enfin en haut du podium, la Golden Cup à la main et le sourire vainqueur. Pétrifiée par son maquillage extravagant, l’une des poules atténua son ardeur en esquissant une moue qui en disait long. Selon le rapport de son dernier psychiatre, Taylor était aussi mégalomane que le sieur Ramsès II, ses idées les plus loufoques jaillissaient directement de sa sentinelle cérébrale ; raison pour laquelle il affectionnait Age of Mythology, ce jeu lui donnant l’illusion qu’il possédait « un génie stratégique » selon ses propres mots.


Quant à Charles Manson, frustré d’un lointain amour filial, ses projets d’éducation se résumaient à la vivisection de petites têtes blondes ou brunes ; à cette heure d’ailleurs, trempant à moitié dans l’eau ensanglanté, ses grumeaux se mélangeaient aux lubrifications vaginales d’une merdeuse qu’il avait affligé, formant des décalcomanies étonnantes sur les parois de sa baignoire. À sa mémoire, Manson baptisa sa nouvelle œuvre d’art du nom d’une actrice hindoue de Bollywood dont le maquillage indien, en particulier ce bindi (ou troisième œil de Shiva), seyait si bien avec ses tenues affriolantes. Il aimait débattre de longues heures sur ce sujet à vif lors de ces repas de famille, toujours bien arrosés de ce bon sens œnologique (ce bon sens œnologique qui avait parcouru les époques et les strates des divers sociétés, de la petite paysannerie du Moyen-Âge jusqu’à la Grande Noblesse de nos jours). C’était un véritable supplice, ces repas de famille, longs comme un interminable déballage intestinal, pour Kurt Cobain son ado de fils qui utilisait les substances et traitements adaptés pour s’endormir avant le dessert et ainsi rater le fameux « nivellement par le bas » thème propre à sa classe sociale.

« Pingouins dans les champs, hiver méchant » avait prédis Tréfonds Tournesol, le bhikshu du village ; celui-ci vivait dans une semi-huttes de palmes, dans une marmaille accidentelle de pieds, pénis et nombrils, morves et rires, et cherchait maladroitement à se faire aimer de ses semblables en lançant ses prédictions à la cantonade tous les matins de bonne heure sur la Place du Village. Ce fut ainsi qu’il croisa la route de Taylor et Manson en train de décharger du coffre de la bagnole le roi et la reine de la Saint-Con. A force de gueuler dans tous les azimuts, cette espèce d’illuminé allait les repérer, ils seraient alors pris en flagrant délit d’enlèvement ; Manson eut un haut-le-corps, des secousses de répulsion, face à cet individu incontrôlable puis il se ravisa, il fallait garder la tête froide : il prit le manche de pioche qui trainait à l’arrière de la bagnole et commença à avancer en direction de Tréfonds qui ne le voyait pas arriver, perdu à travers les ténébreuses absences du flux et du reflux de son harangue onirique (probablement à cause de cette ingestion d’étranges pilules quelques heures plus tôt.)


A suivre !

Orange Mécanique. Premier chapitre

A cette époque, ce n’était pas la peine de sortir de polytechnique pour savoir quel temps nous allions subir le lendemain. Sa majesté le Soleil n’était plus là, nous étions plongé dans une quasi-obscurité ; la pollution avait enfin réussis à voiler le ciel au point qu’on se demandait combien de temps il nous restait avant que la terre soit complétement dépeuplée.

Pourtant, loin de m’attrister, cette situation avait fait naître en moi une folle envie de vivre mes derniers jours intensément. Ainsi, le matin, je m’étais habillé comme Alex DeLarge, le sociopathe et personnage central dans le film Orange Mécanique de Stanley Kubrick. Je portais fièrement le knickers, cette culotte serrée que j’avais acheté sur eBay avec l’ensemble vestimentaire.


J’avais délaissé mon stock de vidéos X ; et pour cette journée qui allait sûrement être la dernière, j’étais sorti dans la rue afin de satisfaire mes pulsions bestiales comme dans le film.
Cependant, la plèbe masculine avait eu la même idée que moi : il y avait à tous les coins de rues des viols collectifs qui étaient tout aussi sordides les uns que les autres.
Frustré qu’on puisse me voler cette idée géniale, j’étais rentré chez moi et j’avais attendu la fin du monde en dormant presque paisiblement.

Cependant, au deuxième jour, tout était déjà rentré dans l’ordre : on avait pardonné aux violeurs leurs erreurs, l’épais nuage de pollution s’était dissipé et le soleil brillait à nouveau au-dessus de nos têtes joyeuses. Mais le monde à peine remis de ses émotions, les astrophysiciens nous apprirent qu’une météorite géante allait percuter la planète et provoquer ainsi l’apocalypse.
Cette fois, j’allais vraiment profiter de cette ultime et extraordinaire journée : j’avais délaissé les préliminaires, j’étais sorti à poil dans la rue ; à peine sur le trottoir, je vis, horreur absolue, le facteur et la voisine en tenue d’Adam et Eve, forniquer.

En réalité, la seule chose qui nous rapprochait, ce n’était qu’une tenue.
Et puis, à l’époque où se déroulait le récit, le monde avait oublié le chef d’œuvre de Kubrick.
D’ailleurs, le monde semblait baigner dans une apparente béatitude fraternelle où la violence, qu’elle soit psychologique ou physique, avait été soigneusement écartée.

Toutes les sociétés, occidentales comme orientales, étaient passées sous le joug du bien-être bouddhiste, de la félicité zen, et d’autres conneries satisfaites.

Ce fut ainsi, dans ce contexte, que je quittais ma chambre d’hôtel, un Ibis qui avait partagé l’engouement et la mode actuelle en proposant une salle dédiée à la méditation.

J’avais décidé de rejoindre mes compagnons, deux frères paumés au milieu de ces bisounours ; j’étais monté spécialement sur Paris pour les voir, et bien sûr finaliser notre projet d’attentat, lorsque j’appris à la dernière minute qu’ils avaient été arrêtés pour trafic d’armes.

Nous étions considérés comme des malandrins qui mettaient le pays à feu et à sang alors que nous en étions encore qu’aux balbutiements ! Les médias exagéraient toujours, même aseptisés ils nous décrivaient comme des fléaux programmant de futures hécatombes.

A suivre !

Matrices

D’abord, sur l’écran de l’ordinateur, il y avait une timeline défilante de matrices binaires, une timeline cachée parmi les raccourcis claviers de cette étrange machine, qui dirigeait sur des sites dissidents, aux processeurs crocodiliens.

Ensuite, en admirant les fêlures du béton du mur d’en face, il y avait cette femme qui sortait, de la poche de son manteau, une enveloppe pleine de photos en noirs et blancs ou cramoisis. Des photos évoquant une scène classée X, baignée dans une douce et diffuse lumière crépusculaire, avec un cadavre, étendu au sol, pour avoir tenté de remplacer la photosynthèse des électrons cryptée par la timeline par des tweets macro-organiques.

Il y avait aussi, dans cette chambre d’hôtel, des miroirs réfléchissant des femmes aux décolletés plongeants qui ne parlaient qu’en onomatopées, avec cet air divin, propre aux marquises de leur genre. Dans la pièce aussi, posés sur une table, il y avait des écouteurs qui autorisaient le décollage d’une fusée de la NASA, et, dehors, dans les ténèbres, des cyborgs aux organes projetant des émissions huileuses.

Il y avait encore sur le lit cette fois, parmi les chemisiers à fronces, sa petite culotte en coton blanc et un maillot de corps à minces bretelles ainsi qu’un livre organisé selon les principes taoïstes.

Et puis, le vent hurlant dans les brèches et les gouffres de la ville, des fragments de papier déchiqueté tombaient comme de la neige : des papiers représentant des équations à double inconnue, impossibles à résoudre. Mais déjà le monde entier vandalisait les appareils ravitaillant en kérosène les fusées perdues dans la voix lactée.

Je ne savais plus très bien ce que je devais faire, allumant et éteignant de suite le ventilateur de notre chambre torride qui suintait d’odeurs taurines.

Disparaissant au milieu des ombres profondes de la chambre, je jumelais les composants de la timeline avec l’enveloppe pleine de photos que cette femme mystérieuse me tendait. Mes mains, tâtonnant et cherchant des liasses de billets froissés dans l’obscurité, se hâtaient bêtement de retourner mes poches, fébrilement comme un numéro d’équilibriste.

Pour en revenir aux écouteurs, au bout du fil, il y avait un correspondant qui réclamait un atterrissage d’urgence, et pour terminer la fresque, je vis par la fenêtre un avion survolant de près les gargouilles de la cathédrale Notre-Dame vomissant les pluies diluviennes de la veille.

Parmi les odeurs sèches et nostalgiques des lattes du plancher fraîchement ciré, mon héroïne s’en alla et je remarquais alors, à ce moment précis, l’arrivée des cyborgs en bas de mon hôtel, avec d’étranges queues de kangourou prospectant le bitume froid de la rue.

Je me jetai sur ma chaîne hi-fi ranimant une playlist des chansons de Bashung, et allumais une cigarette. Même si je partais au fin fond de l’univers on me retrouverait : je savais que la colère des cyborgs, arnaqués et piratés par ma timeline, ne ferait pas de pitié.

Cependant, avant de me capturer et peut-être de me torturer, tapant sur le clavier de mon ordinateur portable, je désignais un successeur sur la toile virtuelle qui, avec un bon karma, ferait mieux que moi.

En raflant les salaires répugnants des mercenaires cyborgs par un piratage sophistiqué, j’avais flambé ces derniers jours une cascade de dollars me permettant d’acheter ce matériel informatique sophistiqué et volé à l’armée américaine.

Après ce rafle, tous les autres pirates informatiques rencontraient des difficultés quand ils voulaient percer le système bancaire des cyborgs. Ils avaient renforcé la sécurité des matrices binaires et des algorithmes : tout effort d’intrusion était devenu grotesque.

Une fois au QG des cyborgs, allongé sur une table d’opération, avec un autre robot organique qui avait osé se rebeller contre l’autorité de ses confrères, je demeurai silencieux et regardais autour de moi, notamment l’autre prisonnier.

Au quart de tour, son sang se déplaçait d’une valve à une autre, irriguant ses veines à la fois électriques et organiques, élaborant dans un tourbillon sa future évasion.

Par une trappe ouverte au plafond, j’apercevais, à l’étage supérieur, mon ordinateur avec sa timeline qui était désormais autonome et qui automatiquement cherchait d’autres butins convoités ; elle défilait jusqu’à la déraison.

Les cyborgs via des intraveineuses collectaient mon sang pour l’analyser, en vue de m’implanter un mouchard qui, pendant son incubation, ferait naître des œufs de mouches prêts à éclore, prêts à déchirer mon abdomen en sortant de mes tripes !

Pour me distraire pendant ce moment douloureux, j’imaginais la fin d’une filmographie d’antan, en noir et blanc.

Mon ordinateur ne tolérait pas les clés USB 3.0, les disques durs aux vaisseaux sanguins périnataux forcés d’obtempérer et toutes les machines expropriées comme tout autre appareil qui trimballait des informations contradictoires ; je vis ainsi de la fumée sortir de la machine alors que les cyborgs tentaient de le décoder.

Ses jets de fumigènes bleus s’échappaient en donnant à l’éclairage du laboratoire une teinte crémeuse, puis l’ordinateur, rendant l’âme, ses circuits rejetaient de l’urine sur les murs. Aussitôt les cyborgs débranchèrent les intraveineuses parcourant mon corps et décidèrent de passer à la transplantation du mouchard avant que les douches de la sécurité incendie se mettent à fonctionner.

Ne pouvant plus parler, en morse, je leurs répondais d’aller se faire foutre tandis qu’ils m’inséraient un long fil tumescent dans mon oreille droite.

Une fusion mortelle s’ensuivit et me fit basculer dans la léthargie ; quand je me réveillai de ce cauchemar, de l’encens se répandait dans l’air et dans les bassines du laboratoire, où le sang mûrissait patiemment.

Entre temps, Brusquement Et Ensuite – Chapitre deux

Message complémentaire : Entre temps, Brusquement Et Ensuite – Deuxième chapitre !

Voici la suite d’une vieille nouvelle répondant à l’appel à textes pirates, publiée sur lazone.org (Entre temps 1.0 Brusquement 2.1 Et Ensuite 0.0)

Le narrateur, dans cette deuxième partie du récit, évoque le second défi imaginé par les hommes-taupes ayant muté en hommes-rats à la suite des années X.

Le second défi consiste à retrouver Kaphrium qui est dans une maison de retraite. Une étrange station de métro qui débouche directement sur la chambre médicalisée de Kaphrium (le fondateur du mouvement des hommes-rats)

L’un des deux frères est un ivrogne notoire, l’autre envisage une histoire d’amour avec une pauvre dévotchka qui se trouve à une autre station de métro.

Les deux frangins qui cherchent à pirater informatiquement, par l’intermédiaire de Kaphrium, la civilisation humaine, vont-ils parvenir à leurs fins ?

Troisième chapitre à suivre prochainement !

Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour. Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour.

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats.

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage. Entre eux, les gens d’ici parlaient volontier et d’un air emprunté d’euthanasie ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé.

Le maire, pour pallier ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série. En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà…

2.

Pour recueillir le sang qui allait gicler comme une pluie rouge le jour de l’apocalypse numérique et le faire vieillir en fût afin de le boire et de rajeunir par la suite leur espèce, les hommes-rats en avaient fait succéder des rangées de corps longilignes, nerveux et racés dans ces stations de métro sous leur contrôle.

Jadis une équipe de tournage avait tenté de résoudre l’énigme de cette station qui donnait directement et étrangement sur la chambre médicalisée de Kaphrium. Peine perdue ! Ils avaient tout effacé dans les archives, renvoyant les enquêteurs dans les catacombes gothiques où était née la civilisation des hommes-rats.

Mais, là-bas, il n’y avait plus aucun indice qu’ils pouvaient étudier. Ils étaient comme entravés par leurs propres raisonnements sans queue ni tête.

Depuis sa chambre, Kaphrium hululait à tue-tête et l’on entendait même ses cabrioles sur le plancher malgré le fracas des rames se perpétuant à l’infini. Dans une autre chambre donnant également sur une autre station de métro, Angela espérait toujours que quelqu’un allait lui donner un coup de main pour résoudre son problème de mutisme avec les autres.

De leur côté, le plus jeune des frangins, en s’arrêtant là pour faire une pause, l’avait repéré parmi la foule qui se pressait dans des va-et-vient incessants. Après avoir parlementé de longues heures avec la jeune fille allongée sur son lit au milieu du quai, isolée du reste du monde, dans le noir absolu, ça ne le dérangeait pas de doigter cette pauvre dévotchka devant tous ces banlieusards indifférents allant au travail.

Pendant ce temps là, l’aîné était parti s’alcooliser sans se morfondre sur cette histoire trop romantique à son goût qui s’éternisait. Il crapahutait à présent sur le siège d’une grue de caméra, sa bouteille de vodka brillant dans l’obscurité. Il réalisait que le lugubre plain-chant, cette lamentation de la ville veuve, n’était qu’une sentence de plus pour les humains à prendre très au sérieux.

3.

Au-dessus de l’innovant système de rames, avait été conçu la ville selon un modèle subtropical ou équatoriale rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Ils avaient rajouté au rugissement fracassant de la rame les grognements porcins provenant des clubs échangistes, disséminés un peu partout au-dessus et au-dessous de la surface.

À cette époque, ces années X si énigmatiques, s’était greffée la communauté des hommes-taupes génétiquement modifiés à ces hominidés colonialistes qu’ils détestaient. Dès le début de leur cohabitation, un ghetto s’était formé : les impérialistes les avait obligé à vivre dans les structures des cages à poules pour enfants, leurs journées aussi lentes et tristes que les gammes mineures s’échappant des pianos de ces privilégiés se ressemblaient toutes ; rien n’avait bougé pendant des siècles sinon leur mutation en hommes-rats jusqu’à la disparition de la caste supérieure.

À ce moment là de l’histoire, leur domicile avait changé pour les souterrains et les égouts de la ville.

Émergeant du nid humide et sale de ces créatures hantées par un désir de vengeance, de revanche ultime hissée des profondeurs, l’idée de foutre le bordel parmi les nouveaux dictateurs avait alors germé.

1. Le projet Kaphrium

Ils étaient sous la terre, avec un défi à réaliser chaque jour. Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour.

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats.

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage.

Entre eux, les gens d’ici parlaient volontier et d’un air emprunté d’euthanasie ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé.

Le maire, pour pallier à ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série. En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà…

2. Le fondateur des hommes-rats !

Pour recueillir le sang qui allait gicler comme une pluie rouge le jour de l’apocalypse numérique et le faire vieillir en fût afin de le boire et de rajeunir par la suite leur espèce, les hommes-rats en avaient fait succéder des rangées de corps longilignes, nerveux et racés dans ces stations de métro sous leur contrôle.

Jadis une équipe de tournage avait tenté de résoudre l’énigme de cette station qui donnait directement et étrangement sur la chambre médicalisée de Kaphrium. Peine perdue ! Ils avaient tout effacé dans les archives, renvoyant les enquêteurs dans les catacombes gothiques où était née la civilisation des hommes-rats.

Mais, là-bas, il n’y avait plus aucun indice qu’ils pouvaient étudier. Ils étaient comme entravés par leurs propres raisonnements sans queue ni tête.

Depuis sa chambre, Kaphrium hululait à tue-tête et l’on entendait même ses cabrioles sur le plancher malgré le fracas des rames se perpétuant à l’infini. Dans une autre chambre donnant également sur une autre station de métro, Angela espérait toujours que quelqu’un allait lui donner un coup de main pour résoudre son problème de mutisme avec les autres.

De leur côté, le plus jeune des frangins, en s’arrêtant là pour faire une pause, l’avait repéré parmi la foule qui se pressait dans des va-et-vient incessants. Après avoir parlementé de longues heures avec la jeune fille allongée sur son lit au milieu du quai, isolée du reste du monde, dans le noir absolu, ça ne le dérangeait pas de doigter cette pauvre dévotchka devant tous ces banlieusards indifférents allant au travail.

Pendant ce temps là, l’aîné était parti s’alcooliser sans se morfondre sur cette histoire trop romantique à son goût qui s’éternisait. Il crapahutait à présent sur le siège d’une grue de caméra, sa bouteille de vodka brillant dans l’obscurité. Il réalisait que le lugubre plain-chant, cette lamentation de la ville veuve, n’était qu’une sentence de plus pour les humains à prendre très au sérieux.

3. L’Apocalypse des années X

Au-dessus de l’innovant système de rames, avait été conçu la ville selon un modèle subtropical ou équatoriale rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus.

Ils avaient rajouté au rugissement fracassant de la rame les grognements porcins provenant des clubs échangistes, disséminés un peu partout au-dessus et au-dessous de la surface. À cette époque, ces années X si énigmatiques, s’était greffée la communauté des hommes-taupes génétiquement modifiés à ces hominidés colonialistes qu’ils détestaient. Dès le début de leur cohabitation, un ghetto s’était formé : les impérialistes les avait obligé à vivre dans les structures des cages à poules pour enfants, leurs journées aussi lentes et tristes que les gammes mineures s’échappant des pianos de ces privilégiés se ressemblaient toutes ; rien n’avait bougé pendant des siècles sinon leur mutation en hommes-rats jusqu’à la disparition de la caste supérieure.

À ce moment là de l’histoire, leur domicile avait changé pour les souterrains et les égouts de la ville. Émergeant du nid humide et sale de ces créatures hantées par un désir de vengeance, de revanche ultime hissée des profondeurs, l’idée de foutre le bordel parmi les nouveaux dictateurs avait alors germé.

Soleil scabreux

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage ; pudiquement les gilets jaunes ici se transformaient en kimonos comme un grand verre de Gin, comme des ballerines indémodables annonçant le chaos.

Entre eux, les gens d’ici parlaient volontier et d’un air emprunté d’euthanasie avec un gong pour attirer sur eux les relents de l’appareil digestif du bouddha ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé : ils se contentaient de faire trempette à Tokyo pour leurs vacances d’été.

Le maire avec un sourire montrant toutes ses dents, pour pallier à ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série, en les éduquant à vivre ensemble comme des hippies.

En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme, en exténuant les brasseries à leur faire de la place. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà : un repas commençait alors au soleil scabreux qui, sur les terres du Mikado, mordait les lattes déchirant le cœur de ces loosers…

Entre temps, Brusquement Et Ensuite – Deuxième chapitre !

Voici la suite d’une vieille nouvelle répondant à l’appel à textes pirates, publiée sur lazone.org (Entre temps 1.0 Brusquement 2.1 Et Ensuite 0.0)

Le narrateur, dans cette deuxième partie du récit, évoque le second défi imaginé par les hommes-taupes ayant muté en hommes-rats à la suite des années X.

Le second défi consiste à retrouver Kaphrium qui est dans une maison de retraite. Une étrange station de métro qui débouche directement sur la chambre médicalisée de Kaphrium (le fondateur du mouvement des hommes-rats)

L’un des deux frères est un ivrogne notoire, l’autre envisage une histoire d’amour avec une pauvre dévotchka qui se trouve à une autre station de métro.

Les deux frangins qui cherchent à pirater informatiquement, par l’intermédiaire de Kaphrium, la civilisation humaine, vont-ils parvenir à leurs fins ?

Troisième chapitre à suivre prochainement !

Entre temps, brusquement et ensuite : chapitre un

Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour pour quantifier le pair et l’impaire des rues lyonnaises. Kaphrium était à l’origine de l’opération à la suite d’une vente aux enchères. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour, pour un laborieux labeur un peu décevant.

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer mais ils avaient le soleil dorant le sol natté de leur chambre. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats, qui à cette heure s’avachissait sur son canapé des salles de Mah-jong.

Le texte de la Saint Con !

Tout d’abord un texte sur la Saint Con en dix pages alors que le froid mord les lattes en envoyant de gros bouillons de lacunes. À la première page, un film d’horreur très kitsch qui emprunte sa chronologie à une timeline je-m’en-foutiste.

À la page deux, pour désigner un référent, apparait l’expression kabyle, incandescente, livide à l’heure la plus froide de la nuit et jusqu’à s’interrompre lors des jeux de hasard, d’une évasion : après les jours de crêpe, la joie tombant en cataractes et reliant entre eux les penseurs par un label collectif.

À la page trois, en se référant au système adverse, une kyrielle d’injures alchimiques. Et, dans le labyrinthe de la page quatre, le kif qui se fume mélangé à du tabac et qui fait apparaitre les premières hésitations : une alternance de forme et de style qui sera relégué cependant au sein du navigateur chaque fois qu’il hésite.

À la page cinq, à plusieurs reprises, leurs juvéniles arborescences philosophiques qui détachent les feuillets du livre de Job et qui engendrent, à partir de ce système désuet, la fabrication du jean en procédant toujours par ordres d’idées.

À la page six, une eau de javel fossilisée qui ondoie comme le karma des chamanes de Sibérie ; et leur tradition orale qui flotte, comme le vaisseau de commerce baptisé le Nostromo, en procurant des profits juteux dans les contrées grouillantes de gnomes.

À la page sept : une grande variété d’humanoïdes extraterrestres qui délivrent leurs joules ; leurs joules qui ballonnent leur exosquelette et qui survivent aux outrages du temps. À la page huit, étrangement, les os de leur thorax qui ont éclatés et qui confondent leur jugement. Leur parenté avec notre espèce s’arrête là.

À la page neuf, la fulgurance de la pensée logique et judiciaire qui ébauche sa progression filmée par la caméra ; cette fulgurance qui se hisse hors de son huis-clos d’origine pour revenir à l’assaut et, bien malgré elle, elle s’incarne dans les jantes des roues motrices qui sont clouées latéralement.

À la page dix, l’étape du perfectionnement : l’apprentissage du sabre des samouraïs et du lasso d’un cow-boy et enfin la flambée tant attendue pour imaginer la fin de ce testament aussitôt téléchargé sur tous les serveurs de l’Empire fraîchement établis. À la page dix toujours, sur le chevalet féerique, de la poudre et du rouge aux lèvres et de la gomme aux cils pendant cette nuit orageuse.

À la page dix, la fin de la Saint Con : petite ridule ou embruns aux paupières alors que le style guimauve flambe d’un feu sacré !

En s’étouffant déjà, la page dix est une époque où le feu du charbon brûle dans une locomotive imaginaire. En wagons, immobiles, des duels à l’épée pour sabrer les opposants de la Saint Con et l’amour vache.

À la page dix : un diadème déposé sur le crâne du connard qui va brûler calciné cette année. Toujours à la page dix un chapelet de conneries pour les autres textes : des macchabées flambés qui innovent sur leur artillerie de mots incendiaires.

À la page dix, encore, la tumultueuse croisière s’arrête ici et ici -oui ici- je ne pourrais plus jamais faire rimer néocapitalisme avec communisme.

Dans l’ombre, les autres textes de la Saint Con qui n’ont pas respecté ce canevas lèchent les flammes d’une bougie au crépuscule.

À la page dix, les défunts destructeurs pour objecter les théories sur le rouge et le noir des tortures : des morts noyés dans la tasse de thé des géants.

Pour l’extinction de la flambée, la pluie enfin et des cabales ahurissantes tuées par la folie des grandeurs. En listant les avantages féroces et les inconvénients périphrastiques des autres textes de la Saint Con, en revenant sans cesse au moment présent comme on nous dit de le faire, la démence d’un pur-sang, dans les dernières lignes, qui hennit impudemment.

Et enfin, pour la dernière page idéale d’un texte sur la Saint Con, imprudemment le masque dont tu nous as gratifié ô ardeur !

Les patrons de la Saint Con déferlent déjà sur leurs drakkars.

Pour conclure, des échappées belles nous attendent pour cette Saint Con 2018, à condition de respecter les règles canoniques éditées dans ce manuel.

Le carnet de février 1922

Dans la poche d’un kangourou, étaient cachées de sales bestioles qui continuaient à transférer des informations contradictoires, qui se vantaient de parler avec leur cœur.

Depuis les moindres recoins épiphaniques de son cocon, l’animal s’était habitué à transmettre et amplifier des séquences d’images sur mon ordinateur, obtenant le silence, puis des rires !

Encore ce matin, dans ma décapotable verte, garée le long du trottoir, je m’employais à chasser tout ce micmac virtuel qui éclairait les mécanismes perturbateurs de mon cerveau endormi et qui avait fait la une des journaux des kiosques. C’était mon credo.

Pour tenir tête aux nuages de neige, il y avait à l’aube un ciel de jade chancelant qui délivrait la douce fragrance des cours d’éducation sexuelle disparaissant aussitôt telle une vision décrépite ; les réponses de leur réalisme furent peu à peu convaincantes.

Un authentique travail de sape kafkaïen mais ce n’était pas entièrement le fond de leurs pensées aux participants de ces cours occultes.

Pour rejoindre son monde onirique, je m’accordais une courte sieste et déjà je m’enfonçais dans les profondeurs cimmériennes de ce rêve qui démarrait comme un vieux film en accéléré, militant dans le réalisme absolu.

Et une fois de plus, venu surtout pour Elsa, je m’égarais dans l’univers de cette sale bestiole que je soupçonnais d’appartenir au mouvement terroriste. Dès le seuil de ce monde onirique, l’élégance d’ensemble impéraliste de la ville qu’on apercevait de loin, avait été conçu selon quelques modèles subtropicaux ou équatoriaux. Cependant, cette ville s’endormant sur ses lauriers, le labyrinthe des rues à traverser, les vendeurs de Tamagotchi à la sauvette passant pour des orateurs secs, la boue et les ordures urbaines modéraient notre enthousiasme du départ, notre arrivée fracassante parmi les rêveurs déjà sur place.

S’ajoutaient les devantures des magasins fracassées, les miroirs de chambre à coucher brisés et les rames de métro en flammes.

Sans parler de cette sorte d’activité perturbatrice et permanente de théâtre de rue, issue de la guerre du Kippour que j’avais décrit à l’époque sur un carnet de notes informatique portable. Ces notes, on les rapporterait aux absents.

Un foisonnement de détails dans ce carnet se détournant parfois du sujet quand j’évoquais les percées informatiques spectaculaires de la sale bestiole et d’autres données métaphysiques à la Stanley Kubrick : c’était son grand défaut.

Et le rêve finissait toujours violemment : au réveil, un cercle d’inquisiteurs d’humeur massacrante s’assemblait autour de moi ; s’organisaient alors sur l’écran de mon ordinateur des films érotiques, collés bout à bout un peu au hasard et aussi sophistiqués que des peintures aux doigts. De nuit comme en plein jour.

La majorité de ces films qui vérifiaient les appels manqués, en ballottant dans la cheminée, avait fait naître, à la page trois, la description d’une kermesse tandis qu’une flaque d’absinthe infiltrait le plancher en arrachant les lacets de la route.

À la page trois toujours, Cassandre et Elsa, qui lisaient le parchemin sanguin de Jack Kerouac, en le découpant sans supprimer ses messages, en mesuraient la cruauté religieuse.

Dans le carnet de moleskine de Jack Kerouac, à la page quatre, en allumant une grosse flambée d’amanites, ce février 1922 avait fait moisir ce jeu éducatif, en lapant la jarretière de cette femme nue ; ce mois qui ressemblait à la peine.

Dans le carnet, encore à la page trois et toujours à la date de ce février 1922, le froid, qui mordait les lattes, en envoyant de gros bouillons de lacunes, était plus doux que les premiers frimas de cette année actuelle. Et dans le carnet de cette époque, à la première page, un film d’horreur très kitsch, qui empruntait sa chronologie à une timeline je-m’en-foutiste, présentait cependant bien, donnait de ses idées une idée digne.

Et dans le carnet à la page huit, pour désigner un référent, apparaissait l’expression kabyle, incandescente, livide à l’heure la plus froide de la nuit et jusqu’à s’interrompre lors des jeux de hasard, d’une évasion : après les jours de crêpe, la joie tombant en cataractes et reliant entre eux les penseurs par un label collectif. L’évadé gravissait le calvaire vécu dans cette côte par l’instituteur Augustin Crozet une nuit de février 1922.

Et, à la page sept, en se référant au système adverse, des vagabonds, avec une kyrielle d’injures alchimiques, allaient de maison en maison. Et, dans le labyrinthe de la page sept, le kif, qui se fumait mélangé à du tabac et qui avait fait apparaitre les premières hésitations, se méfiait des nerfs du fumeur : une alternance de forme et de style qui était relégué cependant au sein du navigateur chaque fois qu’il hésitait à craquer une nouvelle allumette.

Dans le carnet des fumeurs de chanvre, à la page sept, à plusieurs reprises, leurs juvéniles arborescences philosophiques, qui détachaient les feuillets du livre de Job et qui engendraient, à partir de ce système désuet, la fabrication du jean en procédant toujours par ordres d’idées, mettaient du cœur à peindre une eau de javel fossilisée. Une eau de javel ondoyant comme le karma des chamanes de Sibérie ; et sa tradition orale, qui flottait comme le vaisseau de commerce baptisé le Nostromo, procurait des profits juteux dans les contrées grouillantes de gnomes.

Dans le carnet interstellaire, à la page dix : il y avait une grande variété d’humanoïdes extraterrestres qui délivraient leurs joules comme une histoire de paletot commençant à faire long entre gens qui s’aimaient tant ; leurs joules qui ballonnaient leur exosquelette et qui survivaient aux outrages du temps.

Toujours à la page dix du carnet de couleur gris sidéral, étrangement, les os de leur thorax qui avaient éclatés, confondaient leur jugement et leur section territoriale. Leur parenté avec notre espèce s’arrêtait là.

Dans le carnet de la fédération réorganisée, à la page neuf, la fulgurance de leur pensée logique et judiciaire qui ébauchait sa progression filmée par la caméra, ne voulait surtout pas de scène filmée en super-huit ; cette fulgurance qui se hissait hors de son huis-clos d’origine pour revenir à l’assaut et, bien malgré elle, elle s’incarnait dans les jantes des roues motrices qui étaient clouées latéralement. Ce qui était bien plus agréable à regarder que leurs vieux jours à la décharge.

Dans le carnet du groupe d’écriture, enfin à la page dix, l’étape du perfectionnement : l’apprentissage du sabre des samouraïs et des lassos du cow-boy dans les saloons qui abondaient alors à Treignac, imaginait la fin de ce testament, aussitôt téléchargé sur tous les serveurs de l’Empire fraîchement établis.

Shining Project. Seconde partie

Seconde partie.
En bas, le quai du métro dans la pénombre est aussi vide que les rues au-dessus. Tout le monde est rentré à la maison. Tout le monde sauf lui.

Ses mains sont tachées d’encre : pendant trois mois consécutifs, il a écrit toutes les nuits. Cette nuit se déroule comme toutes les autres, à la différence que sa tête est secouée de visions, de fragments de phrases hargneuses, de mauvaises pensées… Le tout oscillant du côté d’une autre proie à trouver. Personne n’a découvert pour l’instant son meurtre à l’heure où le récit se déroule.

Ce matin, il avait l’impression que la sonnerie du réveil se servait de sa matière grise pour carillonner entre ses tympans. Et en fin de matinée, lorsqu’il arriva en ville, les rues n’étaient que des tunnels labyrinthiques, cauchemardesques.


Ici, la délimitation ordinaire du centre-ville avec sa périphérie ne voulait plus rien dire. Et toujours ces « rues » qui paraissaient maculées de sang ; des flots de sang empoisonnant jusqu’à la plus petite ruelle. Quelques heures auparavant, avant de se rendre en ville, il avait retrouvé cette femme enfiévrée d’excitation sous sa voilette, avait démarré la voiture, avec elle assise sur le siège passager. Une rivière de diamants tombant en pluie sur sa poitrine, cette femme avait une fragrance magnifique ; elle était tellement bien entretenue malgré les escarres sur sa peau !

Contrairement à son épouse défunte, son héroïne mythique connaissait toutes les choses de la vie.
Toutefois, il découvrit trop tard qu’elle logeait toute une ménagerie vicieuse à la place du cœur : elle s’était dissipée comme une évanescence, le laissant seul face à ses responsabilités.

Troisième partie.
Hôpital psychiatrique sous haute surveillance. Secteur criminel.

Il dort. Le Cercle redevient amorphe, et le rire de cette jeune femme disparue, du verre coupant. On lui raconte ici qu’il ne fait que salir la mémoire de ses aïeux. On raconte aussi qu’il y a là-bas, dans la grande maison à présent vide, un labyrinthe de pièces et de couloirs peints en couleurs vives ; mais les couloirs -sa première victime le sait trop bien- ne sont que des impasses qui dégagent une impression terrifiante d’effroi et de non-sens.

Récemment son psychiatre référent lui a laissé miroiter qu’il pourrait sortir prochainement et il se demande si ce n’est pas un piège.
Dans sa chambre, quand il ne dort pas, sa main s’active frénétiquement en jetant, chaque fois qu’il arrive à supporter le cocktail de neuroleptiques et d’anti-psychotiques, une prose expérimentale sur le papier. Toujours accompagné par un lugubre chant funéraire qu’il est le seul à entendre. Une lamentation murmurée de façon presque audible alors que les odeurs fétides de la salle de bain lui reviennent en mémoire.


Généreusement embrasé de l’intérieur par une lueur rougeoyante, il sait que son cauchemar prend naissance dans la réalité même.


A suivre.

Shining Project. Première partie

Shining Project. Première partie.

Jamais. Combien de fois me suis-je dis jamais. C’est dans la nuit que j’ai appris qu’il n’y a aucune consolation, non. Jamais, jamais. Il y a des choses qu’on ne peut apprendre que la nuit. Il faut que tout soit obscur pour oser les penser.
Plongé au coeur d’une obscurité sidérée, dès que la lumière décline, j’ai commencé ce récit en sapant toutes mes nuits d’hiver à écrire, j’ai délaissé ma ballerine qui m’attendait seule dans le lit, et les mots ont commencé à dessiner une séduisante composition…

Mais c’était une composition macabre.
Je me souviens qu’il y avait un film intitulé Shining qui se téléchargeait sur mon ordinateur et lorsqu’il fut téléchargé, à la nuit tombée, je le visionnais en boucle, face à mon bureau, tout en continuant d’écrire sur mon autre ordinateur portable.

Ici, vivait dans cette maison où j’ai écrit longuement en prenant à peine des pauses pour boire le café ou fumer une cigarette, ma femme et son petit Yorkshire-Terrier, et tout s’est délabré par la suite.

En doux rêveur, je travaillais au début à me faire poète ; mais, de désillusions en désillusions, j’avais abandonné la poésie pour une succession de nouvelles. Mais ma méthode était un peu particulière : d’abord je jetais sur le papier des phrases incohérentes ou des listes de mots qui ne voulaient rien dire. Des nuits entières étaient consacrées à ce labeur, je me souviens que j’en avais parlé à mon psychiatre, et celui-ci m’avait persuadé, pendant quelques temps du moins, d’arrêter tout. Autrement j’allais, selon lui, mal tourner.

Je me souviens aussi qu’il y avait dans mon bureau un paquet de chewing-gums, des cigarettes américaines amenées de la Guerre du Pacifique où j’avais servi comme soldat sur un cuirassé. Cette épisode de ma vie m’avait traumatisé, même si je n’en parlais à personne.
Autre décor : je gardais précieusement dans une armoire fermée à clé un totem primitif, assez mystérieux puisque personne n’en voulait, et nous discutions ensemble pendant ces nuits blanches, aux heures où j’étais trop crevé pour écrire.

Côtoyant le totem, il y avait aussi une vieille épée trouvée dans une brocante, et, à cette période de ma vie où j’étais surmené par le travail, je m’amusais à escrimer dans le vide et à déchiqueter les rideaux de mon bureau. La lame semblait comme neuve et suffisamment tranchante pour tuer quelqu’un.

Je mangeais un morceau de kouglof, toujours penché sur l’écran de l’ordinateur, lorsque ma femme vint m’interrompre une nuit ; elle me demandait de la rejoindre dans le lit, j’avais alors sacrément gueulé : je lui fis promettre de ne plus jamais me déranger la nuit, et le pacte ne fut jamais violé pendant tous ces mois où je sombrais peu à peu dans la folie.

Je connaissais à présent toutes les répliques de Shining, et dans la nuit où l’on entendait seulement le torrent à côté de la maison, je les récitais fiévreusement, à voix basse.

23h37. Deux mois plus tard.

Du sang.
Il faut que le sang coule : des rivières de sang doivent couler en silence le long de cette pente où cette putain de maison isolée est adossée.

Avec ma bouteille de bourbon, je déambule seul dans les couloirs. Mais avant de passer aux choses sérieuses, il me faut arracher les fils du téléphone et couper le courant. C’est mon ami le Totem qui me l’a dit.

23h45
Dans la salle de bain, ça sent les égouts. Une femme qui n’est pas la mienne flotte à la surface de la baignoire. Sa peau est craquelée de gerçures et d’ecchymoses profondes, on n’entend plus le téléviseur dans le salon abandonné depuis que j’ai coupé le courant. Ma femme dort toujours, je peux donc prendre du bon temps avec cette femme qui me suit, et qui vient de me montrer, reposant sur un support en bois laqué, un livre ouvert à la bonne page : une oraison funèbre. L’oraison funèbre de ma compagne.
C’est moi qui l’ai écrit, alors qu’il ne restait qu’un fond de bourbon dans la bouteille.
Mais est-ce vraiment moi qui l’ai écrit ? Comme ce point d’interrogation est douloureux !
D’ailleurs le symbole « ? » court partout sur les pages lorsque je lis ce que je viens d’écrire :
« Que représente t-elle pour toi ? L’as-tu déjà aimé au moins ? Un malheur est si vite arrivé, pas vrai ? »
Et, alors que dehors un vent glacial joue des fricatives affligeantes, je continue d’explorer ce langage qui m’effraie autant qu’il me fascine :
« Cette maison a été construite depuis des lustres, mais pourtant à l’emplacement où tu t’es établis avec ta famille, il y a ce cimetière indien… n’as-tu pas déjà remarqué que ta femme est dotée tout comme toi de ces perceptions extrasensorielles d’événements présents, passés et futurs, le Shining… ça te dit quelque chose ?

Une sueur froide dégringole le long de mon dos… soudain, alors que je suis à la fin du texte, je repousse vivement le support en bois qui tombe en se fracassant… terriblement il y a écrit avec du sang :
« Tue-la ! Qu’est-ce que tu attend ? »

A suivre !

Demande à la poussière

Entre deux chapitres, je pensais à ces pièces de monnaie napoléonienne qu’on avait dépensé pour prendre le train et retrouver notre chez-nous. C’était une drôle de monnaie à notre époque : comment était-elle arrivée dans nos poches ? Et pourquoi était-elle acceptée dans ce pays aussi absurde qu’imaginaire ? Mais qui avait pu me refiler enfin pareils deniers ?

Le gnome de cette caverne noire et menaçante que j’avais brûlé vif la nuit de la Saint-Jean ? Ce type qui brossait tranquillement son cheval dans son ranch en pensant secrètement être John Fante lui-même, quand nous étions revenu de bringue ? Ou cette paire de fous qui s’était évadée de l’aile méridionale et capitonnée d’un asile d’aliénés et qui nous avait poursuivis sur la route en side-car ?

Reprenons depuis le début.

Tout avait en fait commencé ainsi : sur l’écran de l’ordinateur, s’était arrêtée l’image surnaturelle d’une femme agenouillée. Je venais juste de me réveiller ; dix minutes auparavant, je rêvais d’une mémoire qui ne m’appartenait pas, oscillant entre des ramifications de communauté alien et des nébuleuses sectaires d’illuminés ; du sang s’infiltrait par-dessous la porte de la chambre et emplissait la pièce où d’autres associations d’idées étaient en attente. Pour en saisir le sens, j’orientais, lorsqu’elle tournait la tête, le faisceau de la lampe sur son corps nu.

Je lui lisais Demande à la poussière, moi-aussi entièrement nu… on avait commencé ce jeu qui en fait n’en était pas un. On avait fait la bringue jusqu’à une heure du matin et le récit singulier de John Fante semblait harcelé de composants chimiques, de gnomes sauvages. Sa lecture était censée nous transformer en plomb.

Quand elle me demandait de répéter un paragraphe, ou juste un mot, j’imaginais pour elle des éléments perturbateurs manquants, des scènes de Kama-Sutra dans le lit de John Fante. Ses yeux alors s’apaisaient.

J’observais minutieusement ses seins et sa peau ; elle jetait des coups d’œil suspicieux à cette bulle en forme de nuage qui s’était formé au-dessus de ma tête. Je lisais doucement, comme pour faire s’éterniser les heures, bercé par des idées gentiment sentimentales.

Las Vegas Parano

Le béton marbré s’étalait en long sous le soleil en laissant tomber sournoisement une nuit verte sur Las Vegas. Un peu de terre rissolée éclatait en croûtes sur le bas-côté, ce bas-côté qui avait fait circuler le parfum des pierres à l’intérieur de la valve du cyborg jadis.
Les palmiers faisaient une belle allée figée autour de la route et
un brouillard dense avalait les néons jaunes et bleus de la ville basse et des halos épatés dans l’atmosphère, aveuglants et menaçants, plongeaient ensemble dans le gouffre.

Des petites rafales de brise fraîche vinrent caresser les joues de Liliane lorsqu’une trouée révéla l’océan sur sa gauche ; on pouvait entendre la cavalcade d’une harde de chiens errants dans le lointain flou.
Un beau balcon longeait la côte qu’elle remontait à toute allure, quittant les sentiers battus et, plus loin, une oreille contre le goudron de la rue s’épuisait à entendre une mélodie étouffée perdue dans les égouts. Le coucher du soleil vint imbiber d’or et de feu le paysage. Les verres de ses lunettes aviator virèrent à un orange surréaliste. La Toyota 4×4 brilla, la chevelure de Liliane brilla, le monde entier brilla pendant quelques secondes au milieu des boites de lait et des chaussures et des conserves qui formaient la totalité des détritus au grand jour ; des cartons en dissolution qui rechignaient à disparaître.

Et la mélodie étouffée, qui serpentait et devenait progressivement plus audible et plus claire à chaque kilomètre en suivant le courant, provenait maintenant des catacombes de Las Vegas.

Sautez dans l’urinoir !

Avant je n’étais qu’un plancton

J’étais méchant, très très méchant.

Je vais prendre le train pour Marseille Saint Charles c’est le train 5323 j’arrive à 19 heures 31.

Mon train est sur la voie H.

Cette vie sauvage que je regrette, peut-être la retrouverais-je ; l’autre vie n’en vaut pas la peine.

Je me suis cogné la tête devant les grands édifices qui font office de miradors à l’entrée.

J’ai vu les fous se baigner dans le graillon ordinaire, se terrer dans des TGV ou des TER et sillonner la France à la recherche d’un cirque d’hiver. Mais c’est vrai, moi aussi j’ai payé mon billet, direction la prochaine névrose.

A la porte d’Aix, j’ai trouvé la lumière si belle que je suis devenu pour quelques temps un acteur de kabuki. Auparavant j’étais un personnage de Céline partant en vacances.

Longtemps poursuivi, cette nuit, inlassablement si chaude, m’a dévoilé sa nudité alors que je brillais comme un miroir de bordel, c’est pas grave j’aime bien qu’on me repère. Elle et moi, on a échangé nos vies bien sages contre un peu de malheur.

Des flics, des espions ou des esclaves en muselière m’ont demandé de rester tranquille, je suis alors retourné dans mon cercueil de pas grand chose.

Si je dois dire toute la vérité, rien que la vérité, je sais très bien que Dieu protège les poètes, fait les courses et prépare toujours de très bons gigots. Mais je n’irais pas dans une église, encore moins dans un monastère.

L’idée d’avaler mon Risperdal avant la soupe du soir suffit à me calmer, camisole chimique, qui me protège des dérives sans lendemains.

Demain je rentrerais chez moi, retapé, prêt à affronter le monde avec mes graffitis néo-réaliste

Genre :

AVOCAT

CANNABIS

04 74 31 30 16

SAISIE

VINGT KILOS

Le Projet Blaireaux : Danse avec les Ombres ! (3 et 4/4)

Les résultats et conséquences de son approche étant facilement à deviner, l’auteur emblématique de la nouvelle génération des romanciers français de l’imaginaire, avait jugé bon d’effectuer une ellipse à la moon-walk pour revenir sur cette douloureuse et incongrue crémation qui s’était déroulé quelques heures plus tôt avant leur arrivée sur la Place du Village.

Mais l’auteur, avait-il cramé la fin de son histoire ?

Ce dernier épisode, d’après le manuscrit retrouvé dans les décombres fumants du Château de Crussol, traitait malheureusement de la genèse de ce récit que quiconque ne voudrait jamais écrire ni lire.

L’auteur, un consultant pour les montres Hermès, avait inventé deux personnages : Taylor et Charles Manson ainsi que le regretté Tréfonds Tournesol, alors qu’il revenait d’une randonnée sur sentiers sableux. De retour dans sa chambre d’hôtel à Saint-Péray, où il se plaignait, penché sur son ordinateur aux bourdonnements déconcertants, des brûlures causés par le soleil, préludes avant sa crémation certaine.

Il avait soif.

L’alcool, ce liquide psychotrope contenu dans les bouteilles de vin blanc, avait fait son chemin, il avait perdu littéralement, mais peut-être l’avait-il déjà perdu bien auparavant, sa raison.

Et ses multiples blessures solaires n’arrangeaient rien, il était devenu ce « porc grillé, trop salé » comme dans cette chanson si personnelle de Julien Doré qu’il aimait écouter lors de ses cuites.

Le Projet Blaireaux n’avait pas non plus de mémoire. Il n’y avait plus rien à faire : le disque dur et la carte mère de son ordinateur avait été noyés suite à cette tasse de café renversée et depuis son crâne la suite géniale avait été jetée aux oubliettes des tréfonds de l’esprit.

C’était pourtant un très bon café, provenant des hauts plateaux de l’Éthiopie, mais l’ordinateur n’avait vraiment pas apprécié.

L’auteur avait cherché toute la nuit à trouver une solution, jonglant de temps en temps avec le film « Taking 2 big Dicks » qui passait sur une chaîne porno et ses carnets de moleskine, désespérément vides.

Au-dessus du Château de Crussol, qu’il voyait depuis la fenêtre de sa chambre, les étoiles restaient immobiles et contractées au fond de leur fièvre, avec leur aveu et l’horreur de ne pouvoir imaginer une suite avec lui à ce triste récit…

Il allait soulager sa vessie lorsqu’il entendit, du fond des ténèbres oubliées, les hurlements du châtelain de Crussol se répandre hors des ruines, ces murailles qui l’avaient protégé pendant son règne maléfique. Ces cris, colportés par le vent qui l’étranglait en pensées contradictoires, l’invitaient à le rejoindre au sommet du donjon abandonné pour une danse macabre avec les ombres défuntes du Moyen-Âge.

Cet appel ténébreux du Châtelain de Crussol l’avait étreint et ce fut ainsi qu’il sortit furieusement de l’hôtel, guidé par ces voix d’outre-tombe.

De cette obscurité, il ne garderait peut-être rien.

Quatrième et derniers épisodes !

Les rumeurs d’ici disaient que le fantôme du Châtelain avait toujours existé et qu’il existerait toujours, observé en cachette en des immensités lointaines ou en ces lieux obscurs situés sur les hauteurs du château de Crussol, en attendant le moment où l’on élèverait de sa sombre demeure le Bûcher des Ombres Fanatiques et réduirait à nouveau la terre à sa merci.

Nul ne pouvait plus entendre, aujourd’hui, ses hurlements, seul l’auteur de ce récit avait été l’heureux élu pour transmettre le rituel psalmodié de la Saint-Con. La mélopée signifiait simplement : « Dans sa demeure de Crussol le Sieur De La SchwarStich rêve et attend. »

Roi, il régnait aux premiers temps de la cité. Prophète, il avait prédit sa fondation et sa fin. Ectoplasme, il pleurait les cons du passé en des nécropoles depuis longtemps réduites en poussière.

L’auteur parvint aux escarpements et fut un peu surpris de remarquer que la clarté trompeuse de la lune leur donnait une apparence subtile qu’il n’avait pas notée auparavant -dans cette curieuse lumière, ils paraissaient moins éperons naturels que ruines de remparts cyclopéens et titanesques, jaillis de la pente de la montagne. L’auteur s’arracha avec difficulté à cette hallucination et ayant atteint le plateau, il hésita un instant avant de s’engouffrer dans l’obscurité inquiétante des bois jouxtant les ruines du château.

Après quelques heures de marches effrénées, il arriva au sommet où le grand donjon abandonné se dressait de toute sa hauteur, redoutable, imprenable de tous les côtés. Un coup d’œil jeté sur sa montre lui révéla que minuit approchait. L’auteur luttait contre la somnolence, mais le sommeil le gagna pourtant ; le donjon parut se balancer, danser, se déformer étrangement sous son regard, puis il s’endormit.

Il rouvrit les yeux et tenta de se relever, mais y renonça aussitôt, car une poigne glaciale paraissait s’être posée sur lui et l’avoir réduit à l’impuissance. Une grande frayeur s’empara de lui. La cour du donjon n’était plus déserte. Une foule silencieuse, étrange, s’y pressait et formait un vaste cercle autour de lui et attaquait une sorte de mélopée -gloire et longue vie au Saint Con de l’année ; tous les regards étaient tournés vers l’auteur, qu’ils paraissaient invoquer.

Au centre de la cour du donjon, une sorte de brasier brûlait et il s’en élevait les tourbillons d’une abominable et nauséabonde fumée jaune. Il était nu, allongé et attaché fermement à côté du brasier.

De l’autre côté du feu, se détachant nettement de la foule par ses somptueux habits, le Châtelain ordonna, aux rythmes des tambours, la mise à mort tant attendue de l’auteur qui avait osé participer et souiller ainsi le rituel de la Saint-Con. Les fidèles, hurlant, écumant, se précipitèrent sur le corps du jeune auteur innocent, et l’attaquèrent avec les ongles et avec les dents, en une passion aveugle de bestialité, avant de lui fracasser le crâne contre une pierre et de laisser une tache horrible sur la sombre surface.

Ainsi la forme rouge et déchiquetée du corps du pseudo écrivain fut jetée dans le brasier ; sous une pluie cramoisie de flammes et de fumées, le Con brûlait tandis que les brutes en folie hurlaient sans fin le Nom du Con de l’année prochaine…

Le Projet Blaireaux ou Préparatifs avant la Saint-Con (1 et 2/4)

Ils étaient les intrus qu’on veut oublier. Voilà pourquoi La Saint-Con, cette année-là, fut en quelque sorte escamotée. Selon Charles Manson, à qui Taylor reconnaissait un langage de plus en plus ironique, c’était tous les jours, La Saint-Con. Mais cette fois, une fois pour toute, ils allaient sonner le glas de cette fête pitoyable.

Ils avaient roulé toute la nuit dans une Renault Scenic de troisième zone, avec des poules qui n’arrêtaient pas de glousser à chaque blague vaseuse de Manson. On entendait aussi, provenant du coffre, un son étouffé : tantôt un couinement ou gémissement, tantôt une plainte aiguë, une complainte revigorante pour leurs deux cœurs transis : Charles Manson et Taylor avaient capturé le roi et la reine de la Saint-Con et ils comptaient les ramener chez nous, en piteux état, dans notre bourgade où se déroulait annuellement la célèbre Saint-Con.

Au petit matin, alors que Charles Manson gara la Scenic sur le parking de la place du village, Taylor commença à exulter à l’idée de se voir enfin en haut du podium, la Golden Cup à la main et le sourire vainqueur.

Pétrifiée par son maquillage extravagant, l’une des poules atténua son ardeur en esquissant une moue qui en disait long. Selon le rapport de son dernier psychiatre, Taylor était aussi mégalomane que le sieur Ramsès II, ses idées les plus loufoques jaillissaient directement de sa sentinelle cérébrale ; raison pour laquelle il affectionnait Age of Mythology, ce jeu lui donnant l’illusion qu’il possédait un génie stratégique selon ses propres mots.

Quant à Charles Manson, frustré d’un lointain amour filial, ses projets d’éducation se résumaient à la vivisection de petites têtes blondes ou brunes ; à cette heure d’ailleurs, trempant à moitié dans l’eau ensanglanté, ses grumeaux se mélangeaient aux lubrifications vaginales d’une merdeuse qu’il avait affligé, formant des décalcomanies étonnantes sur les parois de sa baignoire. À sa mémoire, Manson baptisa sa nouvelle œuvre d’art du nom d’une actrice hindoue de Bollywood dont le maquillage indien, en particulier ce bindi (ou troisième œil de Shiva), seyait si bien avec ses tenues affriolantes.

Il aimait débattre de longues heures sur ce sujet à vif lors de ces repas de famille, toujours bien arrosés de ce bon sens œnologique (ce bon sens œnologique qui avait parcouru les époques et les strates des divers sociétés, de la petite paysannerie du Moyen-Âge jusqu’à la Grande Noblesse de nos jours). C’était un véritable supplice, ces repas de famille, longs comme un interminable déballage intestinal, pour Kurt Cobain son ado de fils qui utilisait les substances et traitements adaptés pour s’endormir avant le dessert et ainsi rater le fameux « nivellement par le bas » thème propre à sa classe sociale.

« Pingouins dans les champs, hiver méchant » avait prédit Tréfonds Tournesol, le bhikshu du village ; celui-ci vivait dans une semi-huttes de palmes, dans une marmaille accidentelle de pieds, pénis et nombrils, morves et rires, et cherchait maladroitement à se faire aimer de ses semblables en lançant ses prédictions à la cantonade tous les matins de bonne heure sur la Place du Village. Ce fut ainsi qu’il croisa la route de Taylor et Manson en train de décharger du coffre de la bagnole le roi et la reine de la Saint-Con. A force de gueuler dans tous les azimuts, cette espèce d’illuminé allait les repérer, ils seraient alors pris en flagrant délit d’enlèvement ; Manson eut un haut-le-corps, des secousses de répulsion, face à cet individu incontrôlable puis il se ravisa, il fallait garder la tête froide : il prit le manche de pioche qui traînait à l’arrière de la bagnole et commença à avancer en direction de Tréfonds qui ne le voyait pas arriver, perdu à travers les ténébreuses absences du flux et du reflux de son harangue onirique (probablement à cause de cette ingestion d’étranges pilules quelques heures plus tôt.)

A suivre !

Kerouac

Cela fait trois ans que j’ai largué les amarres, je suis un enfant perdu sans port d’attache ; par moment furieusement vivant, d’autre fois un corps mouvant abrutis, je passe de longues insomnies à chercher un phare, à l’instar de ces matelots à la dérive.

Sincèrement je préfère la littérature à ce salaire de dix sous que j’ai quitté dans la lumière joyeuse. Mais la liberté a un prix, elle s’achète pour une poignée de main mais c’est la folie ou la mort que vous tenez. Un jour de fête macabre en quelque sorte.

Aujourd’hui je suis toujours sur les routes, dans le crâne la solitude, les mouettes, du verre brisé et dans le sac carnets et stylo pour tenter d’attraper l’impératif poétique : à nouveau dans cette ville mystérieuse, j’arpente les bars déserts ; pourtant je ne te cherche plus.

Il ne reste que le sectionnement de la prose. Les mots comme un cercueil avant l’heure. Pour combler la parole burlesque qui afflige les bavards et se nourrir du burlesque silence qui abolit les muets.

Bien sûr la tentative est vaine mais lorsqu’il s’agit de la nécessité, le poète doit sortir de son sommeil léthargique mais suis-je vraiment parti pour ça ?

Pour toi peut-être, mon héroïne qui donne du sens à ma vie, que je ne connaîtrais jamais sans doute. Pourtant il y avait une certaine familiarité entre nous ; nous étions les seuls procréateurs de cette bête immonde qui venait de naître.

L’animal, à cette heure, mendie son vin sur les chaussées parisiennes, autant dire qu’il ne vaut pas mieux qu’un pigeon mort sur le trottoir. Comme son père, il a la rage de tous ces chiens abandonnés, comme sa mère il ne croit plus au sauvetage, vomissant la fin des illusions, des féeries et de toutes ces conneries censées apaiser la douleur de ce monde.

Ce matin je décide de partir, d’aller au moins jusqu’à l’embouchure de ce fleuve interminable, au pays des sexagénaires qui parlent une langue inconnue. Je marche longtemps, jusqu’à l’épuisement, ragaillardi par la victoire de ces serpents à face humaine. Arrivé sur les lieux, je commencerais par l’écriture d’une nouvelle pensée ; celle-ci, au cœur du nid, cherchera une langue furieuse, plongée dans le vitriol des mots hypertrophiés.

Un raisonnement d’écrivain par moment furieusement vivant, d’autres fois un corps mouvants abrutis, passant les insomnies comme une pénitence.

Un poker branlant pour seul sauvetage ; à trois heures du matin encore accoudé au comptoir sans as dans la poche, sans le sou, je plonge dans le graillon de toutes ces errances urbaines.

Goutte après goutte, pour combler la parole burlesque qui afflige les bavards et boire jusqu’à la lie ce burlesque silence qui abolit les muets.

Sincèrement je préfère cette vie de misère à ce salaire de dix sous qu’on me promettait comme un rêve, cette routine que les gens ordinaires acceptent bon gré mal gré.

Mais il arrive qu’en chemin, on ne voit plus les étoiles, on rêve toujours de luttes ouvrières et étudiantes qui paralyseraient le pays, mais on n’arrive plus à se libérer des clichés ; on rentre alors au bercail, c’est la noce des pantins de bois, l’abrutissement au nom de la soumission réglementaire.

L’écriture comme l’élégance reste peu lisible au cœur, repliée, entaillée par le vide, souillée jusqu’à l’os, elle couve pourtant de sombres révoltes, des idées naissantes à l’orée de l’insoumission.

Entre temps, Brusquement Et Ensuite – Chapitre 3

Message complémentaire : Entre temps, Brusquement Et Ensuite – Troisième chapitre !

Voici la suite de la nouvelle publiée sur

https://notesmatcom.wordpress.com

(Entre temps 1.0 Brusquement 2.1 Et Ensuite 0.0)

Le narrateur, dans cette deuxième partie du récit, évoque le second défi imaginé par les hommes-taupes ayant muté en hommes-rats à la suite des années X.

Le second défi consiste à retrouver Kaphrium qui est dans une maison de retraite. Une étrange station de métro qui débouche directement sur la chambre médicalisée de Kaphrium (le fondateur du mouvement des hommes-rats)

L’un des deux frères est un ivrogne notoire, l’autre envisage une histoire d’amour avec une pauvre dévotchka qui se trouve à une autre station de métro.

Les deux frangins qui cherchent à pirater informatiquement, par l’intermédiaire de Kaphrium, la civilisation humaine, vont-ils parvenir à leurs fins ?

Quatrième chapitre à suivre prochainement !

 

1.

Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour. Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour.

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats.

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage. Entre eux, les gens d’ici parlaient volontier et d’un air emprunté d’euthanasie ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé.

Le maire, pour pallier ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série. En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà…

2.

Pour recueillir le sang qui allait gicler comme une pluie rouge le jour de l’apocalypse numérique et le faire vieillir en fût afin de le boire et de rajeunir par la suite leur espèce, les hommes-rats en avaient fait succéder des rangées de corps longilignes, nerveux et racés dans ces stations de métro sous leur contrôle.

Jadis une équipe de tournage avait tenté de résoudre l’énigme de cette station qui donnait directement et étrangement sur la chambre médicalisée de Kaphrium. Peine perdue ! Ils avaient tout effacé dans les archives, renvoyant les enquêteurs dans les catacombes gothiques où était née la civilisation des hommes-rats.

Mais, là-bas, il n’y avait plus aucun indice qu’ils pouvaient étudier. Ils étaient comme entravés par leurs propres raisonnements sans queue ni tête.

Depuis sa chambre, Kaphrium hululait à tue-tête et l’on entendait même ses cabrioles sur le plancher malgré le fracas des rames se perpétuant à l’infini. Dans une autre chambre donnant également sur une autre station de métro, Angela espérait toujours que quelqu’un allait lui donner un coup de main pour résoudre son problème de mutisme avec les autres.

De leur côté, le plus jeune des frangins, en s’arrêtant là pour faire une pause, l’avait repéré parmi la foule qui se pressait dans des va-et-vient incessants. Après avoir parlementé de longues heures avec la jeune fille allongée sur son lit au milieu du quai, isolée du reste du monde, dans le noir absolu, ça ne le dérangeait pas de doigter cette pauvre dévotchka devant tous ces banlieusards indifférents allant au travail.

Pendant ce temps là, l’aîné était parti s’alcooliser sans se morfondre sur cette histoire trop romantique à son goût qui s’éternisait. Il crapahutait à présent sur le siège d’une grue de caméra, sa bouteille de vodka brillant dans l’obscurité. Il réalisait que le lugubre plain-chant, cette lamentation de la ville veuve, n’était qu’une sentence de plus pour les humains à prendre très au sérieux.

3.

Au-dessus de l’innovant système de rames, avait été conçu la ville selon un modèle subtropical ou équatoriale rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Ils avaient rajouté au rugissement fracassant de la rame les grognements porcins provenant des clubs échangistes, disséminés un peu partout au-dessus et au-dessous de la surface. À cette époque, ces années X si énigmatiques, s’était greffée la communauté des hommes-taupes génétiquement modifiés à ces hominidés colonialistes qu’ils détestaient. Dès le début de leur cohabitation, un ghetto s’était formé : les impérialistes les avait obligé à vivre dans les structures des cages à poules pour enfants, leurs journées aussi lentes et tristes que les gammes mineures s’échappant des pianos de ces privilégiés se ressemblaient toutes ; rien n’avait bougé pendant des siècles sinon leur mutation en hommes-rats jusqu’à la disparition de la caste supérieure. À ce moment là de l’histoire, leur domicile avait changé pour les souterrains et les égouts de la ville. Émergeant du nid humide et sale de ces créatures hantées par un désir de vengeance, de revanche ultime hissée des profondeurs, l’idée de foutre le bordel parmi les nouveaux dictateurs avait alors germé.

Entre temps, brusquement et ensuite…

1.

Ils étaient sous la terre, avec un défi à réaliser chaque jour. Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour.

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats.

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage. Entre eux, les gens d’ici parlaient volontier et d’un air emprunté d’euthanasie ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé.

Le maire, pour pallier ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série. En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà…

2.

Pour recueillir le sang qui allait gicler comme une pluie rouge le jour de l’apocalypse numérique et le faire vieillir en fût afin de le boire et de rajeunir par la suite leur espèce, les hommes-rats en avaient fait succéder des rangées de corps longilignes, nerveux et racés dans ces stations de métro sous leur contrôle.

Jadis une équipe de tournage avait tenté de résoudre l’énigme de cette station qui donnait directement et étrangement sur la chambre médicalisée de Kaphrium. Peine perdue ! Ils avaient tout effacé dans les archives, renvoyant les enquêteurs dans les catacombes gothiques où était née la civilisation des hommes-rats.

Mais, là-bas, il n’y avait plus aucun indice qu’ils pouvaient étudier. Ils étaient comme entravés par leurs propres raisonnements sans queue ni tête.

Depuis sa chambre, Kaphrium hululait à tue-tête et l’on entendait même ses cabrioles sur le plancher malgré le fracas des rames se perpétuant à l’infini. Dans une autre chambre donnant également sur une autre station de métro, Angela espérait toujours que quelqu’un allait lui donner un coup de main pour résoudre son problème de mutisme avec les autres.

De leur côté, le plus jeune des frangins, en s’arrêtant là pour faire une pause, l’avait repéré parmi la foule qui se pressait dans des va-et-vient incessants. Après avoir parlementé de longues heures avec la jeune fille allongée sur son lit au milieu du quai, isolée du reste du monde, dans le noir absolu, ça ne le dérangeait pas de doigter cette pauvre dévotchka devant tous ces banlieusards indifférents allant au travail.

Pendant ce temps là, l’aîné était parti s’alcooliser sans se morfondre sur cette histoire trop romantique à son goût qui s’éternisait. Il crapahutait à présent sur le siège d’une grue de caméra, sa bouteille de vodka brillant dans l’obscurité. Il réalisait que le lugubre plain-chant, cette lamentation de la ville veuve, n’était qu’une sentence de plus pour les humains à prendre très au sérieux.

3.

Au-dessus de l’innovant système de rames, avait été conçu la ville selon un modèle subtropical ou équatoriale rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Ils avaient rajouté au rugissement fracassant de la rame les grognements porcins provenant des clubs échangistes, disséminés un peu partout au-dessus et au-dessous de la surface. À cette époque, ces années X si énigmatiques, s’était greffée la communauté des hommes-taupes génétiquement modifiés à ces hominidés colonialistes qu’ils détestaient. Dès le début de leur cohabitation, un ghetto s’était formé : les impérialistes les avait obligé à vivre dans les structures des cages à poules pour enfants, leurs journées aussi lentes et tristes que les gammes mineures s’échappant des pianos de ces privilégiés se ressemblaient toutes ; rien n’avait bougé pendant des siècles sinon leur mutation en hommes-rats jusqu’à la disparition de la caste supérieure. À ce moment là de l’histoire, leur domicile avait changé pour les souterrains et les égouts de la ville. Émergeant du nid humide et sale de ces créatures hantées par un désir de vengeance, de revanche ultime hissée des profondeurs, l’idée de foutre le bordel parmi les nouveaux dictateurs avait alors germé.

Les cendres d’Angela

Quand se levaient au ciel les grandes voûtes rapprochant les fleurs humides et rubescentes entre elles, dans la senteur des palmes et des fauvettes de mai, le soir, les lions relevaient leurs crinières et le soleil crevait doucement.

Il y avait aussi une belle blonde qui parlait du Tibet et du taoïsme comme on parle d’amour étrange ; ses lunettes de soleil étincelaient au fond de la vallée de la mort, et, dans la Jeep, je n’engageais pas la conversation de peur qu’elle vire à l’aigre à cause de la chaleur !

J’avais grandi dans la demeure familiale avec la toute-puissance du patriarche et elle était féministe !

En traversant un torrent, je demeurai vigilant, sur le qui-vive quant aux choix des mots que j’allais prononcer ; nous étions partis en vadrouille après avoir encaissé mon chèque d’un montant faramineux, c’est ce que nous faisions chaque fois à chaque rentrée d’argent. Au loin, le soleil s’éteignait comme une tringle qui tombe brusquement.

Au campement, j’admirai un scarabée sur son épaule ; nous venions de planter la tente sur un gazon verdoyant et le ciel, qui était cette après-midi d’un bleu spectaculaire, devenait soudain sombre. Une tornade s’annonçait et le vent emportait déjà les détritus du camping ; on ne le savait pas encore mais la tornade  allait vandaliser la vieille abbatiale d’art roman qui montrait ses tours carrées quand nous sortions de la tente.

Pour dîner ce soir, il y avait un vin de xérès qui nous accompagnait ; à la fin, un peu ivre avec cette belle blonde, je lui racontais que des mygales m’avaient parcouru l’échine dorsale quand je m’aventurais jadis sous des latitudes tropicales. Elle prît ses airs de marquise et je dûs changer de sujet.

Pourtant l’eldorado n’était pas loin pour nous deux ; nous possédions déjà un trois-mâts qui voguait au large de San Francisco et la fortune nous souriait mais nous étions encore loin d’imaginer qu’elle nous écarterait à jamais des coups de Trafalgar !

Angela, par le choix de ses livres, rêvait d’un monde en silicone noire, aux naïades aussi fantasmagoriques que guerrières ; un univers aux champs de tournesols immenses et infinis !

En pleine nature !

Il se déboutonnait et sortait son instrument pédagogique, et la jeune fille, qui avait décidément du chien, le regardait avec de grands yeux humides, puis regardait son visage avec une innocence troublée et un désir naissant.

Ses lèvres envoûtées embrassaient en dessinant une plosive, s’écartaient et révélaient des dents blanches et la pointe mouillée de sa langue.
Mais le long-métrage s’arrêtait là, laissant les deux acteurs se débattre dans un univers inconnu.

Les fumeurs d’opium plaisantaient, en incendiant les dernières bobines, et se mettaient à la page des financements les plus rentables.
Dehors, à l’extérieur du cinéma, les vingt-quatre notes flûtées du joueur de Pan protestaient encore et le joueur de Pan, sur son poney, recueillait les hourras dans cette ville adossée comme un moineau sortant du nid à la colline Hollywood.

Il ne resterait de ce monde que des bals musettes sabordés et cinq consonnes et deux voyelles !

Le joueur de Pan partait en direction des montagnes qui s’élevaient et des pyramides qui blanchissaient à vue d’œil ; la reine noire l’avait convoqué en orient ou en occident. À mi-chemin il s’arrêtait dans une auberge aux tapisseries coloniales ; il ne savait pas encore qu’une guerre civile arrivait au galop dans son pays, annonçant l’atroce et spectaculaire chaos. En vidant une bouteille de vin blanc qui ne contenait que l’illusion de la vie et du mouvement, il avait contracté une maladie sensuelle.

De retour sur la route, en se noyant dans les foules et dans les lacs rouges, il s’abritait des pluies de cendres noires coagulantes qui se jetaient chaque année dans des mers ensanglantées.
De leur côté, les fumeurs d’opium, baignés dans une douce lumière crépusculaire, montraient leurs dents blanches qui dévoraient tout sur leur passage et qui étincelaient comme une morne lamentation.

À présent seul avec le murmure du vent qui semblait croître en force, le joueur de Pan s’était réfugié dans un van inoccupé et écrivait ses mémoires.
Personne ne le retrouverait, caché dans les pâles collines ivoirines de Big Sur, il en était convaincu. Pendant tout ce temps perdu en pleine nature, il imaginait des galaxies, des paysages de désolation sans fin. Même les hélicoptères, qui passaient dans le ciel cristallin de l’Alaska, ne le sortaient pas de ses rêveries submergées par des fantasmes et sa libido ardente !

Enfin, élevant une tombe à la mémoire d’un élan tué trop rapidement, avec un tas de pierres surmonté d’une croix, face à ce monticule, il avait beaucoup trop pleuré et prévoyait de quitter cet avant-poste de la nature abandonné depuis longtemps.

Le soir même, il éteignait à jamais sa loupiote aux lumières chatoyantes en laissant dans son carnet quelques commentaires d’une rivière impossible à traverser et le retour à la vie sauvage représentait alors un monde inattaquable, même pour les esthètes voyageurs !

Stage cinématographique

Il se déboutonnait et sortait son instrument pédagogique, et la jeune fille, qui avait décidément du chien, le regardait avec de grands yeux humides, puis regardait son visage avec une innocence troublée et un désir naissant.

Ses lèvres envoûtées embrassaient en dessinant une plosive, s’écartaient et révélaient des dents blanches et la pointe mouillée de sa langue.
Mais le long-métrage s’arrêtait là, laissant les deux acteurs se débattre dans un univers inconnu.

Les fumeurs d’opium plaisantaient, en incendiant les dernières bobines, et se mettaient à la page des financements les plus rentables.
Dehors, à l’extérieur du cinéma, les vingt-quatre notes flûtées du joueur de Pan protestaient encore et le joueur de Pan, sur son poney, recueillait les hourras dans cette ville adossée comme un moineau sortant du nid à la colline Hollywood.

Il ne resterait de ce monde que des bals musettes sabordés et cinq consonnes et deux voyelles !

Le Projet Kaphrium !

1. Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour. Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour. 

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats.

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage. Entre eux, les gens d’ici parlaient volontier et d’un air emprunté d’euthanasie ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé.

Le maire, pour pallier ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série. En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà…

2.

Pour recueillir le sang qui allait gicler comme une pluie rouge le jour de l’apocalypse numérique et le faire vieillir en fût afin de le boire et de rajeunir par la suite leur espèce, les hommes-rats en avaient fait succéder des rangées de corps longilignes, nerveux et racés dans ces stations de métro sous leur contrôle. 

Jadis une équipe de tournage avait tenté de résoudre l’énigme de cette station qui donnait directement et étrangement sur la chambre médicalisée de Kaphrium. Peine perdue ! Ils avaient tout effacé dans les archives, renvoyant les enquêteurs dans les catacombes gothiques où était née la civilisation des hommes-rats. 

Mais, là-bas, il n’y avait plus aucun indice qu’ils pouvaient étudier. Ils étaient comme entravés par leurs propres raisonnements sans queue ni tête.

Depuis sa chambre, Kaphrium hululait à tue-tête et l’on entendait même ses cabrioles sur le plancher malgré le fracas des rames se perpétuant à l’infini. Dans une autre chambre donnant également sur une autre station de métro, Angela espérait toujours que quelqu’un allait lui donner un coup de main pour résoudre son problème de mutisme avec les autres. 

De leur côté, le plus jeune des frangins, en s’arrêtant là pour faire une pause, l’avait repéré parmi la foule qui se pressait dans des va-et-vient incessants. Après avoir parlementé de longues heures avec la jeune fille allongée sur son lit au milieu du quai, isolée du reste du monde, dans le noir absolu, ça ne le dérangeait pas de doigter cette pauvre dévotchka devant tous ces banlieusards indifférents allant au travail.

Pendant ce temps là, l’aîné était parti s’alcooliser sans se morfondre sur cette histoire trop romantique à son goût qui s’éternisait. Il crapahutait à présent sur le siège d’une grue de caméra, sa bouteille de vodka brillant dans l’obscurité. Il réalisait que le lugubre plain-chant, cette lamentation de la ville veuve, n’était qu’une sentence de plus pour les humains à prendre très au sérieux.

3.

Au-dessus de l’innovant système de rames, avait été conçu la ville selon un modèle subtropical ou équatoriale rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Ils avaient rajouté au rugissement fracassant de la rame les grognements porcins provenant des clubs échangistes, disséminés un peu partout au-dessus et au-dessous de la surface. À cette époque, ces années X si énigmatiques, s’était greffée la communauté des hommes-taupes génétiquement modifiés à ces hominidés colonialistes qu’ils détestaient. Dès le début de leur cohabitation, un ghetto s’était formé : les impérialistes les avait obligé à vivre dans les structures des cages à poules pour enfants, leurs journées aussi lentes et tristes que les gammes mineures s’échappant des pianos de ces privilégiés se ressemblaient toutes ; rien n’avait bougé pendant des siècles sinon leur mutation en hommes-rats jusqu’à la disparition de la caste supérieure. À ce moment là de l’histoire, leur domicile avait changé pour les souterrains et les égouts de la ville. Émergeant du nid humide et sale de ces créatures hantées par un désir de vengeance, de revanche ultime hissée des profondeurs, l’idée de foutre le bordel parmi les nouveaux dictateurs avait alors germé.

Le Cosmonaute !

En posant le pied pour la première fois sur ce littoral côtier, la première chose que je remarquai fut le cadavre d’un cosmonaute atterri là par hasard.
Couché sur le sol, il apportait à la beauté spartiate des pierres quelque chose comme un message impalpable avant ma propre mort. Il était presque entièrement déshabillé, seulement couvert de guirlandes de Noël qui clignotait encore.

Je le regardais à peine, me dévouant à présent à alimenter un feu d’écorces pour me réchauffer. Nous étions, lui et moi, dans cette contrée qu’on appelait la Pansée pour recevoir les étrennes d’un roi de pacotille. Mais nous nous étions perdu, après des kilomètres de rêve morbide.

Le spectacle de ce cosmonaute étendu était pour moi lascif : j’avais pris l’habitude, ces derniers temps, d’ajouter à la tristesse fondamentale de ces choses une drôle de marotte. Après avoir connu une épisodique dépression, je ne voulais plus m’apitoyer maintenant sur ces drames quotidiens ou imaginaires.
Pour ce tocard tombé du ciel, je n’avais pas la moindre compassion ; aussi ça ne me dérangeait pas de fumer ma pipe d’opium devant sa dépouille. Cependant, et je ne le savais pas encore, son spectre allait me hanter, me maudire et se cramponner à son évanescence temporaire afin de s’acharner sur moi.

Je ne savais pas aussi qu’il allait déclencher dans ce rêve surchauffé d’excitation, de ferveur et d’effervescence la discorde parmi les programmateurs oniriques…

La Noirceur

J’adhérais, sur une échelle démesurée, à cette noirceur assortissant tous mes rêves.
Qu’est-ce qu’elle pouvait bien m’apporter cette noirceur ? Un traumatisant mode de vie peut-être. Un mode de vie qui, ostensiblement, m’emportait vers le fond.
En dormant toute la journée pour cause d’incompatibilité d’humeur avec les autres, la noirceur me tendait la perche et je me retrouvais ainsi dans ses rêves qui pesaient comme de grosses larves en gestation.
Elle ne proposait aucun retournement de situation mais je pouvais quand même résoudre quelques problèmes en poursuivant ma route ensommeillée pour me confronter à cette noirceur.
Son territoire ? On pouvait le comparer à une cité végétative, dépravée ou possédée.

Suivi par sa lente et inexorable progression, je m’aventurais jusqu’au noyau de la ville. Il n’y avait ici que des profanateurs ou pire des prédateurs. Ils ambitionnaient eux aussi de siphonner cette noirceur, je les entendais jacasser entre eux mais jamais je me mêlais à leur cabale.
Il y avait aussi, pendant les grandes périodes de sécheresse, des crocodiles indomptés et enragés qui prendraient un jour ou l’autre la relève de ces anciens.

Un week-end, en utilisant des barbituriques, alors dans un conduit d’égout engorgé, le spectre du cosmonaute s’était à nouveau incarné. Sans explication rationnelle.
C’était un cosmonaute qui revenait de longues nuits sibériennes irrationnelles.
Il avait longtemps observé la voie céleste qui ruinait les esprits sans raison. À nous deux, on avait communément tracé nos vies de même couleur, de même éclat.

Il était vingt heures quand je m’éveillais ; la noirceur avait libéré pêle-mêle l’abîme stellaire du cosmonaute : en prenant à cette heure mon café, son arôme avait le goût du commencement et de la fin, d’une pendaison à venir. Lorsque j’ouvrais mon calepin, je m’attendrissais sur ces détails séduisants.
Le cosmonaute dont l’origine m’était inconnue et qui se perdait dans ses pensées, terminait chaque week-end en émergeant comme moi d’un sommeil nébuleux.

S’était immobilisé le rêve des noirceurs tentatrices et plus rien n’avait d’importance.

 

Le bonbon de la putain !

Elle gisait, nue et dénudée à la fois (doublement, triplement dévêtue) couverte de mèches de cheveux sombres, entourée d’anguilles noires et luisantes qui rendaient le bonbon de la putain mélancolique.
Le bonbon de la putain ? Un fortifiant vertige tentateur et une invitation muette qui hésitaient entre l’obscurité et la lumière de ce rêve infaillible.

Des siècles de lucidité divine s’étaient installés parmi les ruines. Les anguilles et les serpents noirs de ses cheveux s’élevaient luxueusement et ajoutaient à ses murmures imaginaires les germes du vrai mal. Leur monde celte déclinait déjà dans les fonds marins.
Une sensation de brûlure acide mais comique se dessinait dans les flammes de leurs grimaces et la mort paraissait accueillir favorablement cette sensation en se compromettant jusqu’à très tard avec les claquements de doigts hypnotiques de la putain.
Dans l’abîme contemplatif qui allait imploser, je fis apparaître le cosmonaute, sa noirceur et ses noeuds coulants qui innovaient tellement sur les autres.
Tout en jouant, donnant vie aux idées suicidaires qui alimentaient nos cerveaux, à l’état larvaire, chaque plan orchestré dans nos rêves suscitait dans le monde réel des réactions violentes, sanguinaires souvent. Les derniers survivants, inconsciemment parfois, se dévouaient à hisser des profondeurs la chaîne d’une ancre qui n’était autre qu’une seule et même pensée répétitive, fascinante.
De toute façon, ils se détestaient mutuellement ; ils détestaient leurs regards furtifs et désespérés quand ils ne pouvaient rien faire d’autre. Entre eux ils ne se disaient jamais de paroles authentiques.

Pour ma part et pour saborder tous efforts d’épanouissement personnel, seul le bonbon de la putain essuyait mes larmes fraîches.

 

Les séquences de la nuit

Une terrible vengeance burroughsienne allait s’opérer dans l’ombre.
La nuit ressemblait à la peinture d’un moine castré, la nuit réaménageait et étalait ses séquences aussi cinématographiques que télépathiques sur une toile virtuelle, lymphatique, aux différents dénivelés périphériques.
Sans émotion ni parjure, une nuit fugitive et stridente ; nos armées de hackers avaient battu en retraite, occultant toute l’emprise des champs de bataille ravagés, vus dans une lumière crépusculaire, un sentiment de mélancolie gluante.
Négligeant ce blues qui nous peignait tous le cœur en mauve, les séquences de la nuit divisaient l’architecture spirituelle de nos ordinateurs en une pléthore de fonctionnalités ordonnées et viables seulement d’une quinzaine de jours.

Cornélius l’architecte

Une terrible vengeance burroughsienne allait s’opérer dans l’ombre. La nuit ressemblait à la peinture d’un moine castré. Sans émotions ni parjure, une nuit fugitive et stridente. Je sentis monter en moi un sentiment de mélancolie gluante. J’avais comme un blues qui me peignait le cœur en mauve. J’avais besoin de dormir. J’avais besoin d’une cigarette. J’avais besoin de la présence réconfortante d’une double dose de rhum paille. J’avais besoin de poser mes mains sur le cul d’une femme réelle. Je voulais dessiner l’architecture spirituelle d’un ordinateur.

Je ne sais comment ni par quel moyen, mais je me trouvais maintenant assis à mon bureau, une cigarette se consumant dans le cendrier, un verre de rhum à moitié vide dans une main et une enveloppe pleine de photos floues en noir et blanc, où l’on devinait vaguement une scène classée X ; de ma machine à écrire avait giclé une feuille ou l’on pouvait lire : « Les forces spirituelles guident nos pas, nous franchirons tous un jour l’espace reliant l’existence aux ténèbres, nous n’aurons plus besoin de mains ni de jambes ni de cœurs qui battent, j’entends le cormoran des limbes appeler mon nom… On dit qu’un roi perd son royaume quand il perd la vue… »

Il y avait d’abord, bouillonnant d’unité monstrueusement et densément littéraire, cette nouvelle idée de Cornélius l’Architecte De Tous Les Récits, aussi troublante qu’un film comme la grande bouffe, qui avait comme pris feu en ce 17 février 2015.

Tout avait commencé ainsi : en ce 17 février 2015, Cornélius s’affairait à régénérer une séquence aussi cinématographique que télépathique de vers mutants qui avait été réaménagé et étalée sur une toile virtuelle, lymphatique, aux différents dénivelés. Après maintes proliférations, cette toile divisant une pléthore de fonctionnalités ordonnées en séquences viables d’une quinzaine de jours, toutes les recherches clandestines partant des égouts interurbains avaient été neutralisé ou différé par d’étranges phénomènes ; leur champ opérationnel : l’écriture automatique et le cut-up de Burroughs.

Occultant toute l’emprise des productions littéraires, en envoyant à partir de ce sombre tunnel gluant son latin irraisonnable, glacial, insoluble, les travaux scientifiques de Cornélius étaient nés de ces proliférations. Cornélius avait négligé dans son précis de médecine l’équivalent de ces projets singulièrement factuels et modifiés sans cesse par une étrange corporation d’étudiants en cut-up.

Sur Mars – Origine Inconnue

Au départ ce n’était qu’une base de données qui servait aux scientifiques astronautes à budgétiser leurs avancées technologiques sur Mars.

Mais progressivement les composants informatiques de leurs ordinateurs avaient disparu pour laisser place à un organisme fastueusement autonome qui était, sans contredit, une des preuves les admirables d’une existence sur cette planète. La preuve aussi d’une ancienne arme bactériologique qui avait fait mourir toute une population guerrière ; sur cette planète rouge et crépusculaire, unifiant toute la beauté d’un monde avantageusement sirupeux, cette origine extraterrestre avait dissocié toutes les combinaisons successives de ses molécules et de ses atomes.

L’ordinateur Burroughs Cora-Hummer 7

Absorbé par des contemplations psychédéliques, l’Ordinateur Burroughs Cora-Hummer 7 produisait un bourdonnement déconcertant chaque fois qu’un Projet était déclenché. L’inventeur de cet ordinateur exclusivement destiné aux ouvrages littéraires, avait laissé un manuel ésotérique, hermétique que je tentais de comprendre avant d’allumer ce système informatique d’un nouveau genre. Commercialisé à grande échelle, l’Ordinateur Burroughs Cora-Hummer 7 avait été ensuite introduit dans tous les milieux artistiques.
Je fis tourner son disque dur, tranchais les phrases qui étaient codées selon une recette secrète et -clac- toutes les approches stylistiques des textes en prose -textes de fiction, et textes non fictionnels- s’affichèrent sur l’écran, avec un bruit semblable à celui que ferait une tasse de thé tombant par terre. Le Chemin d’accès des fichiers concernés suggérant d’autres formes d’expression à inventer ou à réinventer. Etaient proposées aussi des listes de références, contenant tous les mots-clés recensés sur Internet, permettaient d’expliciter ce que l’écrivain voulait signifier à travers ses textes. Merveilleuse invention qui reliait directement l’équivalent du Finder aux sites web !

L’Ordinateur Burroughs Cora-Hummer 7 était apparu dans un contexte où les utilisateurs d’Internet consultaient bien autrement la Toile, qui avait été totalement et méthodiquement remaniée pour l’Elite ; d’abord la connexion Internet avait été remplacée par un nouveau procédé : au lieu d’un éparpillement d’individus qui exécutaient selon leurs désirs diverses tâches, le Web était devenu un espace ressemblant davantage à un huis-clos dont seule l’Elite avait accès. Radicalement anti-démocratique, le contenu et la forme générale de ce nouvel espace virtuel avaient été sérieusement conçus afin d’éviter d’égarer le Navigateur.
En effet, même les nouveaux moteurs de recherche s’étaient pliés à cette Dictature de l’écrivain, seul détenteur du pouvoir informatique à cette époque, en exhibant une cartographie détaillée et aléatoire -cartographie qui traitait chaque recherche d’une façon très surprenante : en s’appuyant techniquement sur les données des Sociétés de Géographie maritime du XVI et XVII siècles, au lieu des algorithmes devenus désuets et incompréhensibles.
Des mesures provenant de tous les gouvernements du monde entier, avaient été pris non seulement pour brouiller toutes les adresses IP récalcitrantes mais aussi favoriser l’émergence de cette mise à jour révolutionnaire !
Pour parfaire cette cohésion décrite précédemment, seule la thématique de la littérature (et ses annexes) était autorisée : le Maître-Mot, c’était la Restriction ! Internet était devenu l’outil exclusif des écrivains, et ce fut ainsi que les constructeurs d’ordinateurs commencèrent à produire en très haute série les Burroughs Cora-Hummer 7 !

Donc je venais de faire l’acquisition d’une Cora-Hummer 7 et dès ce matin, je tapais à l’aide d’une kyrielle de traitements de textes assortissant toute la mémoire de l’ordinateur aux lieux les plus intrigants, les plus riches en perspective poétiques, du planisphère apparu sur mon écran suite à une recherche sur le web. Les Premières Expéditions Virtuelles s’étaient aventurées du côté de l’estuaire sémantique d’un champ lexical trouvé dans un carnet de moleskine. Une fenêtre pop-up s’ouvrit alors, en me livrant le nom réel de l’auteur et toutes ses informations biographiques, ainsi qu’une note de bas de page pour m’indiquer qu’il y avait de l’or enfouis dans ces parages.
La cartographie avait tantôt définis une vallée, plus claire à son médian et sur ses sommets que le long de ses pentes, avec ici et là l’évocation peut-être d’une végétation… Elle promettait quelque chose d’absolument moderne, cherchant une forme à incarner dans cet océan de démesure…

Deuxième partie

Année 2119.
La publication du prodigieux précis de médecine de Cornélius avait été longuement différé par le retour d’étranges phénomènes.
Tout avait commencé ainsi : un après-midi de printemps, dans la salle de classe à côté, les élèves ânonnaient leur latin tandis que Popeye se désagrégeait aux rythmes de la serpillière à passer le long du corridor sombre de l’école et autres corvées mal rémunérées, réanimant parfois un onomatopée merdeux du fond de son pantalon. Il détestait son petit chef qui était aussi barré que lui, les premiers de la classe appliqués, son entourage proche qui l’obligeait à rester sur Lyon, son lieu d’attaches et pire que tout son boulot de merde comme agent d’entretien. Malgré tout, ce jour là était magique comme la boite de corned-beef qui l’attendait à la maison, comme cette lycéenne dissipée qui lui avait fait la bise avant de chahuter avec ses copines.
Mais, en vidant la poubelle des sanitaires pour femme, il trouva au fond un tampon imbibé de vodka. En l’éloignant le plus possible de ses narines, il comprit alors que les monstruosités du passé affleuraient déjà sur tout un chacun dans cette université.

*

La scène politique, à cette époque, avait été refaçonné intégralement par l’arrivée au pouvoir d’une étrange corporation ; le lancement sur le marché mondial de la grande consommation de sa Burroughs Cora-Hummer 7 – un ordinateur révolutionnaire qui était devenu le seul mais redoutable instrument des gouvernements en place. A l’origine sa production limitée avait jaillis des scories de l’ancien monde un siècle auparavant mais, en montant progressivement les échelons de la réussite et du pouvoir, avait conquis la majorité des consommateurs qui déboursaient jusqu’à leur dernier kopeck pour avoir le dernier cri de la société Burroughs.
La plupart des clients se contentaient en réalité d’une version hautement fumeuse : une kyrielle de presse-papiers encombrants, de timeline surréalistes, de cartographies élucubrations, de traitements de textes limités à un langage châtié, et d’autres logiciels incompréhensibles… Alors quel était l’intrigant mystère de son ascension ?

 

Les Ordres de la Nuit

Première partie 

A 3 h 30 du matin la nuit du 5 juin 1992, la saturation ; en s’efforçant de recoller pour la énième fois une page déchirée couverte de caractères noirs avec de la pâte préparée sur un fourneau rouillé…

Aussitôt l’organisme plié, révulsé de douleur, vide ce qu’il reste des tripes ; douleur.

Le long du Chemin de Fer, je sais qu’elle m’attend ; sa figure disparaît de l’écran tandis que des bandes de papier se déploient, jonchées de chiffres, elles débordent parfois jusque sur le parquet… Pénuries de neurones.

Sous mes yeux, le Livre s’ouvre, des hommes dans la trentaine, chauves aux quatre cinquième et à la chemise blanche sont décris dans ce récit ; je mémorise leurs plaques minéralogiques en tripotant les boutons de l’étrange ordinateur.

Quelques heures auparavant, j’ai placé dans la chambre de Némésis de hautes et solides étagères dans lesquelles j’ai entrepris de ranger selon un ordre réfléchi les antiques Tomes pourrissants.

J’ai aussi rangé la vaisselle dans des cartons et couvert les meubles de housses blanches et fantomatiques. Car cette nuit, cette nuit Les Ordres de la Nuit vont débarquer.

 

Deuxième Partie

Moi-aussi j’ai fait un rêve. 

J’étais sur le lit, au milieu d’une montagne de chaussettes et diverses trouées de sous-vêtements avariés et remuglants ; je voyais, perdu dans mes pensées, une lumière rouge qui fumait, une lumière horrible. Et pourtant je ne pouvais m’empêcher d’avancer vers elle.

J’avais eu une sœur autrefois. Némésis. Némésis, dans mon rêve, essuyait sa morve en blablatant de tout autre chose et j’en profitais pour piocher sous son matelas une hallucinante quantité de sachets. Némésis était à elle-seule une orchidée de ballons multicolores, ses formes étaient tristes, goulues ; elle grogna d’une voix ensommeillée qu’elle avait besoin elle-aussi besoin de drogues pour favoriser ses visions.

De ces Ordres de la Nuit, on ne voulait pas en démordre. 

 

Charles Peigne-Cul ressemblait à la gravure de la Première Page, il était vêtu de manière démodé, avec un feutre large, le genre artiste montmartrois.

Il était venu chez nous pour vendre cette sorte de bible satanique, suffisamment insoucieux pour s’aventurer par ici, dans cette maison loin de tout où les Choses s’étaient déroulés si lugubrement. Jadis.

Le Livre avait longtemps été caché dans le tiroir de la table de nuit de Némésis…

Même totalement junkie, on avait quand même peur après tout ce qu’il avait dit. 

La Machine noire

L’espace, après des bornes extensibles, était si surprenant, si dégoulinant ici : une sorte de désolation à exalter en distribuant à travers la valve de cette étrange machine l’incontestée, l’impropre consécration.

L’espace était investi par notre enseignement du jour, sans que les indigènes s’en rendent forcément compte, afin de créditer des « Airs » ou des « Hères » à l’intérieur de la machine ; je lui avais donné vie et une morale civilisatrice. Et pourtant, en incendiant tout ce qui bougeait aux alentours, hors de sa curieuse épiphyse, elle sécrétait aussi les règles d’un nouveau jeu très instructif : massacrer les pauvres passants dans la rue ; ces rues collantes et ces avenues s’octroyant ses ailes de cachemire de safran, qui se déplaçaient d’elles-mêmes. Leurs excentricités noircies, cintrées d’un théorème destructeur, enchérissaient les atrocités ; la fade technologie de mes contemporains.

Entre temps, Brusquement et Ensuite !

I.
Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour. Razko Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud, un peu comme dans un œuf, comme émerveillés par les chutes et fracas métalliques qu’ils entendaient depuis les profondeurs. Au-dessus, les immeubles en béton qui avaient abrité le Projet Kaphrium, menaçaient de s’effondrer ; mais l’œuf enflait, les deux frères avaient trouvé enfin ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retrouver cette étrange famille qui vivait En Haut ou En Dessous, on ne savait pas trop, ça paraissait déjà compliqué… Ils ne sortaient jamais très souvent de leur terrier. D’autant plus qu’ils étaient myopes. Pourtant le Projet Kaphrium allait visuellement progresser en intensité, frapper aux endroits stratégiques quand la ville serait endormie.

Ils prévoyaient de sortir d’une zone de décombres, proche de leur voisinage. Ils suffisaient de grimper le long d’une échelle métallique pour voir des grues -immobiles depuis des lustres- hanter les gravats. Les carnets de Razko Kaphrium racontaient que le monde du dessus était bientôt prêt à leur appartenir, tant il sentait la désolation et la mort.
Les deux frères avaient vu leur jeu débile se liquéfier avec le temps, le plaisir de braver les interdits s’était émoussé au fil du temps. Et les délires consignés dans les carnets de Razko Kaphrium n’avaient plus aucun intérêt. L’idée de poursuivre quotidiennement les défis fut ainsi abandonnée.
Prochainement, allait sonner le glas des Années X.

II.
Razko Kaphrium avait-il vécu une vie antérieure ? Avait-il dynamité l’immeuble où il habitait ou était-ce quelqu’un d’autre ? Razko Kaphrium était-il seul à agir ou était-il influencé ? Et surtout, était-il mort, vivant ou en intermédiation ?
J’avalais mon café et je me souvenais de m’être penché au chevet de cet homme sanglé et allongé sur son lit d’hôpital. C’était peut-être Razko Kaphrium, ce vieillard au visage flétris. Personne ne connaissait son identité. Et quand j’étais venu le voir et l’interroger pendant son hospitalisation les éléments qu’ils m’avaient fournis correspondaient exactement aux divers échanges que j’avais eu avec le Razko Kaphrium des années X. Pourtant, et tout le monde le savait, les années X n’avaient jamais réellement existées, elles étaient imaginaires pour les archives, insensés pour les gouvernements en place, invraisemblables d’après les médias, et les gens n’en parlaient jamais. C’était bien plus qu’un simple tabou. Les années X s’étaient formés dans l’inconscient d’une génération (ou d’une ethnie ?) qui avait vécu dans les canalisations des égouts. Et personne à présent ne voulait l’évoquer, cette sombre période qui sentait la merde.
Razko Kaphrium avait (ou avait eu) cette folle ambition de faire remonter cette merde aux narines de mes contemporains.

III.
Ils avaient prospéré sur un monde en ruines, dans un « univers merdique uniquement réservé aux hominidés » selon leur expression.
A force de regarder l’écoulement blanchâtre des égouts, à force de se terrer dans l’obscurité de ces souterrains, ils comparaient l’écume des vagues aux lessives avariées des ménagères quand elles atterrissaient ici. En cela et uniquement d’après cette drôle de perception, on pouvait les qualifier de poètes impressionnistes. Mais la poésie pour eux s’arrêtait là : ils n’avaient aucune honte et aucun mal à être grossiers, à se montrer rustres et dégoûtants en toute occasion.
Mais ils n’avaient pas les pieds sur terre, c’était là le principal écueil à leur progression. Et ceci n’était pas une nouvelle fois une caractéristique de ce qu’ils prétendaient être, ces pseudo poètes. Littéralement, ils n’avaient pas les pieds physiques sur la surface de la terre ferme. D’hommes-taupes, ils avaient mutés en hommes-rats au fil de ces années X et cette menace sans cesse réactivée et réelle qu’ils surgissent à tout moment hors de la plaque d’égout, avait fait trembler la communauté humaine, cette caste privilégiée et inchangée depuis l’aube de l’humanité.

IV.
Quelqu’un jouait passionnément de l’accordéon. Sûrement l’ouvrier du chantier d’à côté. Nous avions dévalé les pentes raides de la Croix Rousse avec nos vélos pourris et sans frein et nous comptions donner aux hommes-taupes de la salade verte -ces feuilles de salade inutiles qu’on avait récupéré de nos hamburgers achetés quelques heures plus tôt au Mac Donald’s. Léon de Maubeuge, l’homme-taupe, allait se régaler ; c’était notre seul ami et quand on entendait l’accordéon du chantier il n’était jamais très loin.
Léon aimait sortir de son antre pour écouter cet accordéon, et ce fut assez rapidement qu’on retrouva notre vieux copain, planqué derrière un mur tagué de conneries dont le célèbre Zoé Suce avec ses vingt-six numéros de téléphone différents. C’était notre tag préféré mais Léon de Maubeuge ne savait pas lire, encore moins écrire, et n’avait jamais eu de téléphone, il préférait s’intéresser aux instruments de musique qui avaient survécu aux guerres. Il était très bizarre mais on l’aimait pour ça.

V.
Léon de Maubeuge était-il un messager des dieux ? Allais-je devenir complètement cinglé au point de manger uniquement les feuilles de salade que les enfants apportaient aux hommes-taupes ? Je beuglais ces questions, recroquevillé dans un coin de mon appartement -un vrai capharnaüm- lorsque j’eue l’idée soudaine de descendre les poubelles. Un peu d’exercice pouvait m’aider à remettre mes idées en place. Pourtant, à peine sortis, alors que j’étais aux rez-de-chaussée où l’on entreposait les poubelles, je vis l’horrible plaque qui était sur ma boite aux lettres : Razko Kaphrium 1er étage.
Pire ! La concierge qui était là me tendit le courrier en s’adressant à moi ainsi : Monsieur Kaphrium, un recommandé pour vous.

De l’eau avait coulé sous les ponts, et le complot s’était agrandis : tout le monde m’appelait à présent Razko Kaphrium, j’avais beau me démener, décliner ma véritable identité, j’étais devenu Kaphrium, Razko Kaphrium et les hommes-taupes, qui allaient devenir des hommes-rats, m’appelaient à les rejoindre, je savais qu’ils me vénérait comme un dieu et… Putain la merde ! j’étais seul à me débattre dans ce monde soudain incompréhensible, j’avais lu dans les journaux ou ailleurs cette histoire imaginaire qui racontait l’existence d’hommes-taupes et d’hommes-rats gouverné et administré par le seul Razko Kaphrium et mon ADN avait été modifiée suite à cette lecture.
J’allumais la télé et le présentateur du JT me déclara comme si il me pétait à la gueule que moi Razko Kaphrium j’étais de la racaille à abattre.
J’envoyais la télé valser par la fenêtre, et aussitôt la radio m’informa que moi Razko Kaphrium j’avais causé la mort d’une centaine de victimes en laissant le gaz allumé dans mon ancien appartement. Merde et merde et encore merde !

VI.
Un jour, alors que j’étais encore gamin, les immeubles en béton de la Sucrière s’étaient effondrés sous nos yeux. Quelques mois plus tard, un nouveau chantier s’ouvrit. Maubeuge, mon grand frère, aimait traîner avec moi dans cette zone de décombres proche de notre voisinage, quand les ouvriers étaient partis. Lorsque nous ne dévalions pas les pentes de la Croix-Rousse avec nos vélos pourris et sans frein, on cherchait toujours quelque chose à inventer, une histoire imaginaire au milieu des gravats ou un jeu débile comme monter jusqu’au sommet d’une grue mécanique, et ce fut ainsi, un matin pendant les grandes vacances, qu’on découvrit l’antre des Cora-Hummers 7 ; le trou était large et très profond, aussi nous eûmes du mal à passer à l’acte : il fallait descendre une échelle métallique et rouillée, qui s’enfonçait dans les profondeurs. La dynamite placée soigneusement aux endroits stratégiques avait laissé un cratère affaissé ; mais comme nous étions désoeuvrés ce jour là, nous avions bravé le danger et ce fut le coeur battant qu’on s’engagea, le souterrain devait recéler tellement de secrets !
Sous les néons aux mémoires photovoltaïques qui jetaient sur nos visages des aplats brusques de masque mortuaire, nous fûmes guidés par le son d’une brosse à dent électrique et le tremblotement d’une lumière au fond du tunnel emprunté. Ainsi, nous étions tombé sur une famille étrange que nous avons appelé par la suite Les Cora-Hummers.
Elle vivait dans les profondeurs et nous étions arrivé alors qu’elle se lavait les dents. Ils nous avaient tout de suite adopté : le père, la mère, la fille, le fils et le chien-marteau. Dès le début, leurs tics de langage nous avaient beaucoup amusé : ils inséraient dans leurs phrases de nombreux adverbes même quand ce n’était pas nécessaire :
« Papa ! Entre temps ma bouche a rendu caoutchouteument du sale dans l’évier, pouah anticoagulement dégueulasse… Igor, brusquement rallume la bougie ! On n’y voit lubrifiquement rien ! Je dois aristocratement me faire belle et ensuite sortir ce soir. »
A partir de ce jour, nous prîmes la résolution de leur rendre visite quotidiennement, au moins jusqu’à ce que l’école reprenne. Cependant, ce bonheur dura peu ; un événement funeste pointait déjà à l’horizon.

VII.
Une nuit, les sirènes des pompiers retentirent, tout le quartier s’était levé pour voir l’attraction : nous arrivâmes à nous débattre pour apercevoir enfin les portes grandes ouvertes des ambulances où des myriades de passants, pressés les uns contre les autres, pouvaient voir les victimes qui allaient être transportées en urgence à l’hôpital.
Il fut exactement onze heures dix-sept lorsque le charme de l’enfance prit fin. Je me souviens comme si c’était hier : on poursuivit la dernière ambulance avec nos vélos jusqu’à la perdre de vue… Qu’était-il arrivé de si grave à cette si gentille famille qui nous avait chaleureusement accueillis ?
Le lendemain, aucun titre des journaux ne mentionnait ce drame, rien à la télé, et à la radio, le néant absolu. Personne n’avait rien remarqué cette nuit. Avec le temps, la raison prit le dessus sur notre chagrin : on avait rêvé à force de fabuler voilà tout !
On regagna bientôt nos bicyclettes pour bousculer les gens autours des terrasses et dans la rue ; souvent un serveur en déséquilibre lâchait de son plateau un café brûlant sur la gueule du client ; et même parfois, affalé dans un hamac au fond du jardin, on bouffait des carambars qu’on avait volé chez le marchand d’à côté… Bref l’enfance avait repris ses droits sous cet éblouissant soleil d’été.

Nausicaa

Moteur à l’arrêt, ses pieds nus au-dessus de la boite à gant, Nausicaa contemplait la pluie s’abattre sur la carcasse de la voiture. Nos dialogues, très courts, étaient alternés par de longs moments silencieux.
 Nausicaa fit un mouvement pour allumer une clope, me dévoilant un étrange tatouage qui représentait un scarabée sur son épaule. 
Je mis le contact, et la Buick démarra au quart de tour. J’aurais pu rouler un millier de kilomètres comme ça, sans m’arrêter… Mais, vers midi, Nausicaa me signala qu’elle avait faim.

Au royaume sombre de l’absurde et des rats, je voulais comprendre ce qui motivait Nausicaa dans cette aventure farfelue. Pour ma part, j’espérais secrètement fouiner dans son passé.
 Découvrir tous ses secrets les plus intimes. Ou écrire à partir de mon journal de bord un livre sur le cas Nausicaa… Ou peut-être les deux.

Ainsi, je m’interrogeais toujours sur l’origine de ce symbole pharaonique, le tatouage aperçu sur le corps de Nausicaa. Perdu au cœur de son agréable coloriage noir, il était pour moi une sorte de labyrinthe.

Quand nous sommes repartis, Nausicaa semblait se recueillir ou somnoler. Elle avait la tête presque courbée et la chaleur à l’intérieur de la Buick qui était pourtant une vraie soupière, ne la dérangeait visiblement pas.

Le jour de notre départ, elle avait insisté pour voir L’Autoportrait au Gilet Vert de Delacroix. Nous avions donc filé au musée… Mais pourquoi avait-elle tenu à faire ce détour ? Pourquoi ?

Chercher une réponse à toutes ces énigmes, ce ne serait pas raisonnable… L’être vivant harnaché à la vérité, perd son temps en pure perte. 

Nausicaa défie la raison de tout enquêteur, il faut se pencher du côté des sensations et ressentir seulement la dimension imaginative de son monde, de chacune de ses actions.

Insecticide

Assis en tailleur sur la table d’examen, je méditais sur le vide, affûtais ma vacuité dégueulasse que j’entendais vagir sans aucune prétention scientifique, sociale, ou économique pour ce monde déjà mort, tout ça en écoutant Dive de l’album Insecticide que je passais en boucle en mon for intérieur, comme Alex DeLarge avec son Ludwig Van Beethoven.
Elle était tombée tristement par terre sa crotte de nez, comme les hélices mécaniques qu’on avait greffé aux crânes des chimpanzés, les autres cobayes enfermés avec moi ; le laborantin ce tocard continuait malgré tout à me toiser de haut, fier de ses diplômes et de la petite vie de merde qu’il avait créé.
« Labyrinthique et tête-bêche » lui avais-je répondu lorsqu’il m’avait demandé comment je trouvais la mienne de vie. J’étais passé à tabac la nuit d’avant près du canal, les éboueurs m’avaient récupéré et je m’étais retrouvé ici, dans ce laboratoire dont les usages semblaient occultes.
Bien sûr, j’avais lu Sida Mental de Lionel Tran, le narrateur du livre me renvoyait sans cesse à ma folle lâcheté mais emmailloté dans une fourrure à col de lapin, je préférais largement vivre dehors dans la rue, ne pas suivre les stridentes sirènes du consumérisme frénétique etc.
A cette époque, le rationnement dans les établissements aussi bien publiques que privés était de vigueur ; pourtant, ce matin, avant l’entretien j’eue droit à mon café lacté, il me semblait qu’il fallait émettre un mot ou un geste de reconnaissance. Aussi j’acceptais sans broncher les questions obscènes et connes du laborantin, en répondant malgré tout à côté de la plaque. J’avais en moi bien trop de pulsions de mort délétère pour me livrer à qui que ce soit. Trop de fumées toxiques s’étaient échappées de mon crack quotidien : quand je me droguais, j’avais de furieuses envies de violer des grands-mères squelettiques, des filles laides à vomir intérieurement dévastées et paumées, de les enfanter ces putains du paradis et qu’elles accouchent d’un quintuplé de futurs SS.

Black insects

Il y avait encore des solutions d’habitation ailleurs. Cet ailleurs martelé après de longues nuits harassantes avait le don de réactiver cette vieille histoire : la nuit où j’avais vu passer dans un état second des trains de marchandise dans ces tunnels où j’errais.

Il y avait encore des solutions d’habitation ailleurs mais on devait faire appel à l’imagination. J’étais né après la période post-grunge et ma vie jusqu’à maintenant avait été une interminable incarcération dans ces tunnels.

Dans ces lieux, j’avais composé black insects, une chanson avec une mélodie lancinante, déchirante. J’avais longtemps rêvassé, m’étais inspiré des forêts denses de Lake District, des ruines des vieilles bâtisses évangélistes, des maisons de bûcheron aux clous rouillés et apparents avant de m’engouffrer ici.

Une nuit, les flics avec leurs rottweillers, avaient fait une descente pour déloger les adolescents frêles qui squattaient et fumaient dans les tunnels. Il y eut une surrenchère de violence et puis plus rien. Seule la mélodie de black insects résonnait encore, comme le cri de guerre d’une tribu locale, alors véritable esprit des lieux.

A l’air libre, j’aimais raconter aux journalistes que black insects avait été inventé dans un cimetière indien, alors que j’étais en transe : j’avais vécu une enfance éloignée de tout, dont les médias n’avait pas accès, ce qui me permettait de dire un énorme mensonge sans qu’on vienne me faire chier à ce sujet.

En vérité, tout avait commencé à ma majorité : j’étais fou de rage contre tout, contre les psaumes simplistes et dégoulinants d’amour fraternel de mon père, le pasteur du coin, contre ce faux recul bidon que les pétasses affichaient à mon égard, contre le racisme de ma province paumée envers les gens typés…

Bref j’écoutais In Utero en boucle et je me demande encore aujourd’hui comment l’heureux auteur de black insects n’a pas défrayé la chronique à l’époque en massacrant son environnement avec un fusil à pompe.

Aujourd’hui encore, on peut entendre des adolescents frêles, en chemise trop large et jean troué, fredonner black insects en pinçant les cordes de leur guitare pourrie ; et j’ai même appris dernièrement que des connards aux crânes rasés et aux couleurs nationalistes, dans leur pays respectif, se sont réappropriés black insects, la chanson culte de notre groupe, pour en faire un hymne nauséeux.

Au début pourtant, nous étions un groupe de rock, tendance plutôt boueuse : des amis qui s’étaient connus au lycée, plus proche de la laitue humanoïde que de vrais bêtes de scène. Il y avait encore de grands espaces à conquérir.

Les insectes dans le cerveau

Les insectes dans le cerveau refaçonnent et détaillent le lieu qu’ils ont fait exister. La bouche grande ouverte, comme pour recevoir l’hostie, a fait entrer les insectes ; les invertébrés à l’intérieur du cerveau, comme absorbés par ce cosmos, rendent l’exploitation de ses neurones assez complexe : il faut, pour extraire une pensée, pomper au fond des strates cérébrales, comme si il s’agissait d’un fossile.
Le cerveau : un lieu étranger où les insectes malheureux, malhabiles, paraissent ridicules par rapport au nouveau fonctionnement de protection qu’ils ont adopté.
En réalité, elle a de nouveau perdu conscience, la victime ! Résultat d’un forage sauvage, sans aucune délicatesse ; des millions d’insectes la regardent à l’intérieur d’elle-même et gardent farouchement leur gestation : quand les chirurgiens tentent de les déloger, ils s’aperçoivent rapidement que leur gants, puis leurs mains, sont couverts d’acide hautement corrosif ; et la victime éveillée dans son lit hurle encore plus fort que ces docteurs. Elle hurle qu’elle va mourir. Et pourtant, oh mon dieu, elle ne meurt pas. Pas encore. L’agonie ne fait bien sûr que de commencer, il faut l’honorer cette douleur sans laquelle rien n’augmente ni ne diminue.
Quelque chose explose dans ses os et dégage une puanteur si forte qu’elle semble briser la chaîne moléculaire du vice.
Peut-être que la torture n’a pas de fin, se déroule selon une extra-temporalité qui nous échappe. Mais personne ne veut abattre cette jeune femme qui passe ses jours et ses nuits à endurer, à cuire intérieurement.
Les examens continuent. De son côté, la douleur ne reprend pas : elle est la continuité incarnée tout simplement. Comme un être indépendant, qui fait pourtant partie d’un tout, qui est consommé par cette globalité mais aussi qui l’entretient et la nourrit.

Ce rail d’encens qu’on lui avait promis pur et extatique, était peut-être de trop.